dimanche 25 janvier 2026

 

Espace de l’Art Concret, Mouans-Sartoux

Jusqu’au 3 mai 2026



                                               Rob Miles ISS Screenspace 2025

Quand l’art prend de la hauteur : voyage sensible entre orbite terrestre et grilles cartésiennes

À l’Espace de l’Art Concret, l’année 2026 s’ouvre sur une réflexion approfondie sur les relations entre art et science, à travers deux expositions, deux approches distinctes mais convergentes, dans lesquelles l’art se confronte à des cadres scientifiques, techniques et conceptuels exigeants.

Coproduite avec l’Observatoire de l’Espace du CNES, L’Art extra-terrestre au XXIᵉ siècle explore les usages artistiques de l’espace dans un contexte où celui-ci n’est plus un simple imaginaire, mais un territoire réel, structuré par des contraintes physiques. Une douzaine d’artistes travaillent à partir des conditions mêmes de l’exploration spatiale : microgravité, vols paraboliques, Station spatiale internationale, dispositifs de réalité virtuelle ou images satellitaires. L’espace devient ainsi un paramètre actif de la création, intégré au processus artistique.

Les œuvres témoignent d’un déplacement du rôle de l’artiste, désormais inscrit dans des collaborations étroites avec des ingénieurs, des chercheurs et des institutions scientifiques. Les contraintes techniques ne sont plus des obstacles mais des données esthétiques. En mobilisant les conditions extrêmes de l’environnement extra-terrestre les artistes réinventent le corps, le mouvement, le temps et la matérialité de l’œuvre par une lecture critique des enjeux de la conquête spatiale.

En regard de cette exploration extra-terrestre, l’exposition Jürg Nänni – Art & Science propose une œuvre singulière, ancrée dans la rigueur mathématique et la réflexion sur la perception visuelle. Physicien de formation, Jürg Nänni (1942–2019) a développé un corpus fondé sur des règles strictes, des systèmes algorithmiques et une précision géométrique extrême. Longtemps restée confidentielle, cette œuvre est aujourd’hui redécouverte dans toute son ampleur. Fondée sur une organisation cartésienne des couleurs primaires - bleu, jaune, rouge - la règle devient un outil d’exploration visuelle. Inscrit dans la tradition de l’art concret suisse, Nänni s’en distingue par l’introduction de générateurs aléatoires et d’outils informatiques utilisés pour produire des configurations imprévisibles à partir de cadres stricts. Les œuvres mettent à l’épreuve la perception du spectateur: grilles instables, structures vibrantes et champs chromatiques complexes composent un langage plastique qui oscille entre ordre et déséquilibre. Cette recherche formelle s’accompagne d’un important travail théorique, notamment autour des mécanismes de la perception visuelle, que l’exposition prolonge par une installation interactive invitant le public à expérimenter directement ces phénomènes.

Ces deux expositions partagent une même exigence : celle d’un art qui accepte de se confronter à des systèmes contraignants pour en explorer les potentialités esthétiques et cognitives. Loin d’une approche illustrative ou décorative, elles affirment une conception de l’art comme espace de recherche, capable de dialoguer avec la science sans s’y subordonner.



mercredi 31 décembre 2025

 

Claude Viallat, «Avatar 2005-2025, Clin d’œil à Jean fournier»

Hôtel des Arts, Toulon

Jusqu'au 25 avril 2026



L'écho d'une forme «informelle» qui s'impose ou s'efface parmi des jeux de couleurs et de matières, c'est à ceci que se résumerait la peinture de Claude Viallat. Pourtant cette apparente simplicité, ce protocole répétitif auquel l'artiste s'astreint depuis des décennies, l'autorisent à de multiples variations. Et comprendre cette œuvre c'est en saisir ce long processus par lequel la figure se métamorphose dans l'incertitude même de sa gestation ou de sa disparition. L'exposition toulonnaise relate les vingt dernières années de l'artiste comme autant d'étapes successives dans l'exploration du fragile concept de représentation. Mais loin d'une démarche intellectuelle, l'artiste revendique une relation intime avec la peinture. Celui qui fut en 1970 l'un des initiateurs de Supports/Surfaces écrivait: «La sensualité est primordiale, c'est un moteur». Et l'art se confond alors avec une expérience, une confrontation entre une règle imposée et le hasard qui trouble nos repères pour de nouvelles découvertes.

C'est ainsi que la peinture de Viallat est extraordinairement vivante. Sa sève, rêche ou baveuse, irrigue la matière, Elle s'écoule entre les liens ou les déchirures d'une étoffe crue, d'un élément de parasol ou d'un treillis militaire. La toile dans tous ses états est alors livrée à l'assaut de la couleur qui suinte ou s'assèche en croûtes pour définir les contours d'une apparition qui toujours se refuse aux lisières de son épiphanie. Et l'artiste déclare: «Ma peinture prolifère, elle éclate, elle part dans tous les sens. Elle joue en tressé et en ébouriffé.»

Amoncellement de matières, les œuvres sont des architectures qui alternent le plein et le vide avec des draps, des lambeaux d'éléments décoratifs, toiles de tentes ou rideaux. Transparents ou d'une profonde épaisseur, tissus imprimés, fils et étoffes diverses sont le cadre d'une partition lors de laquelle, sur des fonds neutres ou bigarrés, éclatent les notes de la couleur dans des salves de rouge ou de jaune avant qu'elles ne se dissolvent dans la matière. Tour à tour douce et éruptive, la couleur se confond à cette empreinte qui anticipe l'éclosion d'une forme. Celle-ci, obsessionnelle, résonne comme pour une envoûtante modulation de gammes répétitives à l'instar des musiques de Terry Rilley ou de Philip Glass à l'époque où Claude Viallat, né en 1936, commençait son œuvre à la fin des années 60...

Haut lieu de la culture contemporaine, L'Hôtel des Arts de Toulon rend aussi hommage à travers cette exposition à Jean Fournier (1922-2006) qui fut le marchand de Claude Viallat de 1967 à 1997 et qui, sous le titre «Avatars» exposa l'artiste avec Sam Francis, Joan Mitchell, Shirley Jaffe et bien d'autres.



vendredi 26 décembre 2025

 

CARNAVALS d’ici et d’ailleurs

Hôtel Départemental des Expositions du Var, Draguignan

Jusqu'au 22 mars 2026



Nationales, militaires ou religieuses, les célébrations relèvent de la verticalité d’un pouvoir tandis que les fêtes populaires surgissent d’un fond archaïque qui vont défier temporairement l’ordre hiérarchique pour, en réalité, le consolider par un effet de catharsis. Le carnaval est cet événement à la croisée du rite, de la fête et de la subversion dont l’histoire et les multiples variations géographiques sont relatées lors de cette exposition du HDE de Draguignan.

Au fil du parcours, de ses origines jusqu’aux multiples aspects de sa présence contemporaine, l’exposition nous présente toutes les facettes du carnaval à partir d’une riche documentation - peintures anciennes ou contemporaines, photographies, masques, costumes, objets archéologiques ou ethnologiques qui traduisent toute la variété d’un événement dont la source nous ramène à l’antiquité avec ses fêtes liées aux cycles agricoles et cosmiques marquant la fin de l’hiver et le renouveau de la vie. Les fêtes de Dionysos, les bacchanales ou les saturnales romaines témoignèrent de ces instants d’inversion de l’ordre établi dans un défoulement populaire. D'une salle à l'autre, le visiteur est convié à suivre l'histoire de ce rituel qui, avec l'expansion du christianisme, devient le prélude au carême, période de privation avant Pâques. Et si l'étymologie du carnaval renvoie à la privation de la viande, elle désigne aussi paradoxalement une libération de la chair... Ainsi le masque, par son anonymat, efface-t-il les identités fixes et autorise une métamorphose symbolique. Le roi se fait bouffon et le pauvre devient prince...

De Venise à Rio, de Bâle à Nice ou aux Caraïbes, le carnaval s'inscrit dans la spécificité des cultures locales, jouant du rire ou de l'épouvante, parsemant la nuit de ses paillettes au son des clochettes et des tambourins ou traversant les jours de ses chars chamarrés de plumes, de rires et de chants. C'est le temps de l'inversion et du travestissement quand les identités sociales ou sexuelles, pour un temps, se dissolvent dans l'imaginaire. Les signes de cette exubérance dans toute leur ambiguïté sont spectaculairement dévoilés au cours de l'exposition. On y voit des peintures anciennes qui rebondissent sur des œuvres d'Alechinsky ou de Patrick Moya, on s'effraie des diables et de leurs cornes comme on s'amuse des caricatures ou des grosses têtes dans les cortèges dans le sillage des confettis avant qu'on ne brûle le Roi Carnaval... Et puis tout recommence, le rythme des saisons, l'ordre des choses jusqu'aux nouvelles illusions... La fête est finie.





samedi 15 novembre 2025

Le phare Rembrandt

 


Musée des Beaux-Arts, Draguignan

Jusqu’au 15 mars 2026



A l’instar des peintres du XVIIIe siècle nous voici éblouis par ce phare dont l’éclat ne se contente pas d’éclairer un artiste mais de défricher de nouveaux chemins pour l’art.

Pourtant si Rembrandt connut très vite le succès auprès des collectionneurs, l’Académie le méprisa pour son refus de l’idéalisation, ses sujets jugés trop vulgaires et une matière picturale qui se densifia au fil du temps contre la finesse du trait. Le peintre hollandais, en effet, négligea le classicisme de l’Italie et, si la dramaturgie du clair-obscur du Caravage sculptait un théâtre de visages populaires, d’anges et de héros tragiques dans un puissant contraste entre ciel et terre, Rembrandt se détourna du ténébrisme avec un éclairage latéral pour une scène humaine dans un miroitement d’or de de bistre. Entre cendre et feu, il exprime la vie dans sa seule vérité avec ces portraits de vieillards et la flamme vacillante de leurs regards. Avec aussi ces femmes mures aux chairs tombantes qui pourtant, au-delà de la grisaille des eaux fortes, règnent dans la gloire de leur volupté comme pour un hommage à la réalité du quotidien.

La chair, la vie, telles seront donc ces lumières que nous renvoie «le phare Rembrandt». L’exposition dracénoise nous convie à cette histoire du regard en montrant comment l’artiste, au-delà du mythe, influença les peintres du siècle des Lumières. Mais aussi combien ce regard se réévalue au gré des nouvelles avancées ou des modes. Paris est alors la capitale de l’art ; on théorise, on collectionne et le réalisme de l’école hollandaise répond au goût de l’époque. Les portraits en trois-quarts et saisis dans un éclairage oblique sont souvent le fait de pasticheurs du Maître. Le regard traduit la psychologie du personnage tandis que la main désigne la fonction sociale – pinceau ou palette, livre, couteau ou tout autre objet signifiant une activité et non plus un symbole. Parmi les artistes ici présentés, Fragonard, en plusieurs toiles, accentue la couleur et par une matière généreuse exécute le portait de vieillards dans un ruissellement de teintes fauves avec les cheveux fous et les rides qui burinent le visage dans une tempête intérieure. Dans la tradition hollandaise Chardin peint des natures mortes mais dans un souci de vérité qui leur ôte toute portée allégorique. Un portrait de 1734 montre un érudit concentré sur sa lecture et surmonté d’une collection d’objets usuels. Et, toujours dans la lignée de Rembrandt, il excellera à traduire la gravité des personnages dans des tonalités sourdes, lesquelles feront aussi la renommée de Greuze. Chez celui-ci, le portrait parvient alors à saisir sans artifice toutes les nuances de l’intimité et toujours, comme pour l’ensemble de ces artistes, le vêtement n’est plus un drapé qui se développe vers le firmament mais le seul témoignage d’une situation sociale.

Ce phare Rembrandt éclaire la condition humaine qui n’a alors cessé de rayonner à travers de nouvelles images au-delà des pastiches et des imitations. La peinture est aussi cette histoire de la rationalité dans l’humanité. A Amsterdam, Rembrandt fut le contemporain de Spinoza qui écrivit : « La lumière se fait connaître elle-même et fait connaître les ténèbres, la vérité est norme d’elle-même et du faux. »

dimanche 9 novembre 2025

Maurice Denis, années 1920. L’éclat du Midi

 


Musées des Beaux-Arts Jules Chéret, Nice

Jusqu’au 8 mars 2026



Une peinture dans tous ses éclats

Peindre le Midi, c’est le plus souvent une affaire de perception quand il s’agit de capter le lumière et d’en restituer toutes les nuances qui sculptent la nature comme tant d’artistes s’y consacrèrent à partir de Cézanne et des impressionnistes. Pourtant, si Maurice Denis découvrit la Provence en 1906 et qu’il fréquenta Cézanne, Renoir et tant d’autres, il resta imprégné d’une formation plus intellectuelle héritée du primitivisme de Gauguin quand il fut le théoricien des peintres Nabis. Marquée par le symbolisme, sa peinture se réalise dans le souvenir du Quatroccento et de la Renaissance italienne avec ses larges aplats, la simplification de la couleur et une volonté de synthèse entre le matériel et le spirituel. Aussi, s’éloignant de l’imitation et de la description, Maurice Denis fut-il surtout célébré pour l’harmonie de ses vastes compositions décoratives.

Pourtant, dans les années 1920, alors qu’il est au faîte de sa gloire, ses œuvres de chevalet témoignent de scènes intimes associées à une nature parfaitement architecturée. Conçue en plusieurs séquences chronologiques, l’exposition niçoise nous livre une autre façon de percevoir la Provence et la Côte d’Azur. Elle est aussi l’ occasion d’affirmer l’apport de Maurice Denis dans l’art de l’entre-deux-guerres. Sa peinture est alors strictement cloisonnée par couleurs en aplats et les reliefs se succèdent en courbes et contre-courbes tandis que les arbres, cyprès ou mimosas, structurent le plus souvent un cadre dans lequel le thème familial répond à l’organisation du paysage. L’artiste, au fil de ce parcours, semble aspiré par l’harmonie d’un ordre idéal en recourant à des camaïeux de rose et de bleu pour exprimer douceur et transparence comme pour une aspiration mystique qu’il ne cessa de revendiquer.

Toute en sinuosités et en teintes suaves, la peinture de Maurice Denis apparaît aussi « superficielle » que profonde et c’est peut-être ce paradoxe qui donne le rythme de cette exposition. Il y a là un hiératisme des formes presque naïf dans ses modelés, des teintes douces mais éteintes, une transparence qui s’accorde à des scènes juxtaposées de femmes et d’enfants, de paysages édéniques et d’architectures strictes pour inscrire le récit d’une époque où, au lendemain de la première guerre mondiale, on chercha le réconfort des proches et d’un au-delà. Un portrait de Renoir que le peintre réalisa en 1913 ou un bronze de Maillol pour Marthe Denis, première épouse du peintre, illustrent cette volonté de sublimer le monde à travers une espérance artistique. Passionnante pour cette découverte d’un Maurice Denis plus intime que dans ses compositions murales, cette exposition, au-delà de l’expression de toute sensation, relate toute la sensibilité d’une expérience humaine dans une période où la peinture s’acharne dans son idéal de dire le monde. Ou de le célébrer.

mardi 21 octobre 2025

Anne-Laure Wuillai, « îlots »

 

Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu’au 29 novembre 2025



Se promener avec la mer dans sa poche, la découper en morceaux et faire croire qu’elle serait plus certaine que dans sa réalité, tel est ce jeu de dupes en apparence incongru à laquelle Anne-Laure Wuillai nous convie. Ce serait en quelque sorte cette histoire absurde de l’enfant et la mer, le défi poétique de qui veut posséder et de celui qui est possédé… Aussi la mer - immense - mais désormais réduite à une peau de chagrin quand elle s’égrène entre les doigts de l’artiste, tour à tour eau et sable, débris argentés ou souvenirs de vagues mortes. Et qu’en est-il de l’artiste quand celle-ci, dans une démarche ostensiblement obsessionnelle, s’empare de la mer pour en extraire couleurs et particules ? Tel l’enfant rêveur qui découvre, imagine, construit ses châteaux de sable… C’est celui qui observe et sourit quand l’artiste reprend son geste et grappille des atomes de sable ou d’océan pour les enfermer dans son propre univers.

Cet univers c’est pourtant celui de la consommation et de la transformation  marchande dans lequel nous évoluons et qui fonctionne en porte à faux avec le rythme de la mer et de la nature. Les structures de l’économie ne réfléchissent pas celle d’un ordre naturel et l’artiste est celui qui pense ce désordre, le proclame ou le chante. Anne-Laure Wuillai récolte, sélectionne, organise et transforme les molécules de l’océan tout en énonçant  le système de la consommation de masse : sachets de plastique, objets désuets et magiques promis au rebut, présentoirs d’échantillons, vitrines ou cabinets de curiosité pour des collections qui mûrissent entre science et poésie.

La mer dans son mouvement infini désormais réduite à une collection d’éléments disparates, à des atomes de matière, à des atolls de sens. Elle s’impose ici dans sa mémoire, ses traces, ses objets dérivés jusque dans la dérive de l’imaginaire. Artifice des piscines aux formes alanguies, couleurs solaires de la solitude dans lesquelles on patauge dans une eau morte. « Bleu comme l’enfer » ainsi que l’écrivait Philippe Djian pour nos tristes paradis. Voici donc ces îlots de beauté et de laideur dispersés dans l’archipel du bronzage de masse, le rappel des cartes postales et de leurs bisous fatigués, les eaux aux reflets d’huiles solaires pour un éternel soleil couchant…

En creux, Anne-Laure Wuillai nous raconte tout cela. De simples objets et des classements en bon ordre pour mettre les mots sur les maux.


lundi 20 octobre 2025

Mickael Kenna, « Constellation »

 


Musée de la Photographie Charles Nègre, Nice

Jusqu’au 25 janvier 2026



Inscrire l’attente et le trouble d’une révélation impose humilité, silence et retrait. C’est dans cette retenue quasi mystique que le photographe britannique, depuis 50 ans, explore les chemins de l’invisible. Sur de petits formats, dans l’exigence d’un noir et blanc lumineux et d’une méditation sur l’essence même du monde et de son image, Mickael Kenna, avec obstination, à travers la pratique de la chambre noire puis par la qualité du tirage, nous confronte à l’énigme de la beauté.

Dans cette rétrospective riche de 124 clichés argentiques, ce grand voyageur, dans un vocabulaire minimaliste, s’attache à explorer l’âme d’une architecture ou d’un paysage. Celui qui, enfant, étudia dans un petit séminaire, aujourd’hui encore, ici ou ailleurs, en Asie ou dans les brumes d’un autre continent, poursuit sa quête d’un mystère que la photographie dévoile, plis après plis, dans la seule exigence de la lumière. Poète ou philosophe, ce n’est pas le visible qu’il traque face à la monumentalité d’un palais ou dans la fragilité des lignes d’un arbre ou le flou de son feuillage mais le souffle qui les traverse. Expérience du vide et du temps. Empreinte de la mémoire. Mouvement et disparition. Autant d’approches méditatives qui s’impriment modestement pour une paisible célébration de la vie.

Pourtant rien de mièvre dans cette passionnante aventure esthétique quand Mickael Kenna s’est aussi attaché à photographier les camps de concentration et qu’il a publié une centaine de monographies dont certaines sont exposées ici. Entre brume et éclaircies, les pages de la beauté s’ouvrent ou se déchirent. Tel est le monde, semble-t-il nous dire. Cette confidence, elle se murmure sereinement dans un espace dépouillé, dans la seule frontalité d’une forme, d’une ligne et de sa densité comme dans un écho de ce que la nature porte en elle de grandeur, de sérénité et d’éternité.

Virtuose de la sensibilité, Mickael Kenna interprète les gammes du silence comme autant d’instants pour nous conduire à une révélation. Chaque image semble en suspension, au seuil d’un miracle. La photographie lacère alors le réel, développe nuits ou éclairs dans l’incertitude du ciel et du geste des hommes. Ce sont toutes ces traces, ces empreintes déposées au hasard de l’existence que l’artiste voyageur prélève au fil du temps. Il faut se laisser alors emporter dans cette «constellation» où chaque étoile est un tremblement d’image, un feu d’artifice éteint dans le noir et le blanc.

Nice, Venise, Chine ou Japon, Mickael Kenna nous transporte dans ces territoires toujours inexplorés de la beauté quand celle-ci ne se donne que dans l’expérience de sa recherche. Il nous en délivre ici quelques parcelles, comme pour une offrande, avec humilité. L’émotion est toujours à ce prix.



lundi 13 octobre 2025

« Mondes parallèles »


Dialogue des collections MAMAC, Musée d’Art Naïf

Musée international d’art naïf, Nice

Jusqu’au 31 mars 2026



Définir l’art revient toujours à se casser les dents. De même pour les qualificatifs qu’on veut lui adjoindre tant l’art demeure une aventure qui ne saurait être corsetée par des découpages et des classifications. Aussi mettre en parallèle les collections du Musée d’Art Moderne et Contemporain avec celles du Musée d’Art Naïf, c’est, par un effet de miroir, permettre un autre regard sur des œuvres qui, toujours, selon l’espace d’exposition, leur relation avec d’autres œuvres et d’autres artistes, proposent une autre perception voire une nouvelle compréhension lorsqu’ aucune clé n’est offerte.

Toute œuvre demeure donc une sorte d’OVNI et parler de « mondes parallèles », c’est toujours évoquer la possibilité d’un autre univers dont nous ne connaissons rien. L’œuvre est muette et ne se livre que par un langage de signes qui reste une énigme tant qu’elle ne se soumet pas à notre sensibilité et à des mots. C’est alors une conversation qui s’engage entre le face à face des peintures ou autres dispositifs esthétiques avec le spectateur. Et celle-ci est d’autant plus riche qu’elle fait intervenir des liens, des proximités tout en se rapportant à des approches souvent opposées. Au sein même de l’art «contemporain», rien ne rapproche Boltanski, Karel Appel ou Lars Fredikson. Quant à la peinture de Karen issue du MAMAC est-elle contemporaine ou naïve ? Autant débattre du sexe des anges…

Cette présentation a le mérite de proposer des œuvres rarement exposées. Une puissante huile de Karel Appel résume l’effervescence expressionniste des années 80 et son cri fait ironiquement un clin d’œil à la solitude muette des matériaux et des couleurs de Chaissac. Tout ici résonne d’une même question originelle et sans réponse. Ou bien la vie se déroule-t-elle dans un théâtre de l’absurde quand Boltanski met en scène des « fonds de tiroir » dont les rebus son agrandis par la photographie pour dire notre destinée ? Et La classe morte, un assemblage de boites de conserves rouillées de Serge Dorigny lui répond avec humour dans une semblable mise en scène d’un fondamental théâtre de la cruauté. Quant à Niki de Saint Phalle, elle s’amuse avec les étoiles, les cactus ou le sable du désert quand elle ne sacralise pas -ironie et douleur confondue - une vache. Celle-là même qui traîne sa vie dans l’imagerie populaire.

Partout on s’y imprègne du poids ou de la légèreté du quotidien, on perçoit les liens de l’artisanat et de l’art, on s’adonne aux couleurs de la vie. Les fleurs dangereuses de Séraphine de Senlis, la sérénité dans l’ordre d’une table sur une toile de Zofia Rostad. Toujours cette même simplicité, ce regard «naïf» sur le monde. Mais celui-ci n’est-il pas ce geste originel d’une confrontation au monde, une forme de balbutiement qui inaugure notre désir de comprendre et notre soif de vivre? La naïveté serait alors peut-être un cache protecteur pour ne pas hurler sa solitude au monde. Ou, pour d’autres, un simple bouquet de fleurs pour dire l’émerveillement. Célèbres ou anonymes, 18 artistes interprètent la diversité des regards pour des voies parallèles dans une même célébration de l’art.

Jérémy et Julien Griffaud, Vers un nouveau maniérisme

 


Espace à vendre, Nice

Jusqu’au 29 novembre 2025



C’est après le sac de Rome et dans le contexte troublé de la Réforme qu’émergea le maniérisme en rupture avec l’idéal classique et le rationalisme de la Renaissance. Aujourd’hui l’état du monde impose de la même manière de nouvelles distorsions de la réalité comme pour autant d’aventures, non pour explorer le monde mais pour en extraire les « Zones grises » pour reprendre le titre des œuvres de Julien Griffaud. Pourtant, à l’injonction religieuse et moralisante d’hier répond désormais l’angoisse d’une morale écologique fondée sur la nature et non plus sur un au-delà.

Mais, pour l’artiste comme pour son frère Jérémy Griffaud, la nature n’est plus une simple création mais bien un autre au-delà toujours en gestation de par ses lois propres comme de par l’action des hommes qui eux-mêmes se transforment peu à peu dans les vagues d’un flux universel. Les zones grises de Julien se désignent comme celles de l’effet du pétrole et des mutations qui agissent sur notre monde. Un dessin suggérant une Piéta sans visage, saisie dans une multitude de plis pour un drapé rappelant l’excès de l’ornemental maniériste répond aux teintes caverneuses d’un jerrican qui, dans le dessin et face à lui, est repris par une composition en imprimante 3d. Les nouvelles technologies, leur capacité à dissoudre ou à recomposer le réel répondent à cette esthétique d’un autre temps quand, entre le Parmesan et le Greco, l’irrationalité se transpose dans l’irréalisme spatial, la superposition des plans et la distorsion des lignes.

«Sèves» est le titre donné par Jérémy Griffaud pour son exposition immersive dans «le château» de la galerie. Nous sommes imbriqués dans un environnement hybride quand le vivant est aux prises de l’artifice et que nous nous mouvons dans un univers liquide d’eaux stagnantes et d’un air contaminé par la couleur. Mapping, dessins numérisés, modélisés en 3 dimensions ou aquarelles nous plongent dans l’inconscient d’un monde déjà là, inaccompli, déjà en voie de disparition ou sur les traces de sa régénération.. Dans une précédente exposition au Musée Chagall, les êtres hybrides répondaient aux anges. Ici ils évoluent dans un jardin des délices ou des maléfices dans lequel l’artiste nous saisit d’une façon vertigineuse par ses couleurs acidulées et leurs contours baveux pour un séjour périlleux dans l’enfer ou au paradis.

Voici un art de notre temps. Il explore les viscères du dessin, de la peinture, des écrans et du décoratif dans lesquels se reflètent nos doutes et nos certitudes qui vacillent parmi les flux du temps. Les lianes du végétal s’emparent des regards et nous voici emportés dans un nouvel espace… Sommes-nous encore humains?

jeudi 9 octobre 2025

«Les Orients perdus» de Jacques Ferrandez

 


Palais Lascaris, Nice

Jusqu’au 12 janvier 2026



Par sa situation stratégique au cœur de la Méditerranée, à quelques encablures de la Sicile et de la côte africaine, Malte fut, à l’instar de Rhodes, l’une des grandes portes maritimes de l’Orient. Et c’est dans le contexte des croisades que se développa l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem et les familles nobles de Gènes, les Grimaldi ou les Lascaris, s’épanouirent à travers ces réseaux d’influence commerciales, politiques et militaires.

Construit au XVIIe siècle, le Palais Lascaris, dans l’étroitesse des rues du vieux Nice, témoigne de cette histoire puisque, en 1636, Jean-Paul Lascaris fut élu Grand Maître de l’Ordre de Malte. Sobre dans son extérieur, le lieu se dérobe à la lumière. De rares fenêtres diffusent une aura de mystère dans ce dédale de pièces au parfum baroque qui, aujourd’hui, renferment maints instruments de musiques et autres objets comme vestiges d’une gloire passée. Il y règne encore le trouble de l’aventure quand les temps se confondent comme les personnages qui l’occupèrent saisis désormais dans la confusion du réel et de l’imaginaire.

C’est ainsi que Jacques Ferrandez nous plonge parmi les méandres d’un récit palpitant dans le sillage de cette saga familiale avec le clair obscur de l’exaltation, de la grandeur et de ses ombres. Et le mystère de ce qu’il révèle de nos vies et de nos rêves. Auteur et dessinateur de bandes dessinées, il entame dans «Les Orients disparus», premier tome des aventures de Théodore Lascaris, une enquête sur cet homme énigmatique, héros fantasmé d’une odyssée à grand spectacle. Le Musée éponyme nous propose un parcours matériel pour illustrer cette œuvre. Des planches préparatoires, des peintures de Trachel, des documents et divers objets du quotidien répondent aux rebondissement et aux décors de la bande dessinée. Comme pour une réponse aux grands voyageurs du XIXe siècle, Chateaubriand, Lamartine ou Nerval dans le mythe d’un Orient fantasmé et l’idéal d’un ailleurs, Jacques Ferrandez reprend les codes de l’iconographie d’alors et s’inspire de la peinture orientaliste pour inscrire l’intrigue dans un rythme cinématographique. Action, sensualité et débauche de couleurs entraînent le lecteur comme le visiteur de l’exposition dans un voyage dans le temps quand à partir de Nice, le héros embarque pour Malte avant de rejoindre Napoléon dans la campagne d’Egypte, puis Palmyre, Alep, Beyrouth…

Autant d’escales pour cet homme somme toute insaisissable mais fascinant dans la recherche d’un idéal ou de lui-même parmi cette lignée tumultueuse des Lascaris. «Théodore», comme il aime se faire appeler en se prétendant descendant des empereurs byzantins, tour à tour, espion, séducteur ou témoin d’un monde disparu, est un homme de l’image à l’égal de l’auteur. L’image représente ici cet espace béant entre la vie et un rêve éveillé. Jacques Ferrandez la nourrit superbement avec les lignes et les couleurs de la mémoire et du désir, là où le réel se mêle à la fiction.

samedi 5 juillet 2025

Viallat, Charbonnel § 15 dessinateurs


Château Grimaldi, Cagnes sur mer

Jusqu’au 16 février 2026


                                                                    Agnès Jennepin


Des profondeurs du château Grimaldi jusqu’à ses étages, coule le noir et blanc du dessin avant que n’explose la couleur à son sommet en compagnie de Claude Viallat. Quinze dessinateurs lui font écho et s’organisent à l’ombre des sentinelles de bronze de Cristophe Charbonnel qui veillent, de leur autorité sombre sur des étincelles de braise et de cendre. Dessins qui surgissent d’un ciel, d’un ventre ou d’ailleurs pour écrire les contours du temps quand, à l’origine, il ne sont que flèches, traits et découpes avant de s’adoucir dans la rondeur. Et plus tard, une seule incision dans la chair du sang et de la couleur. Comme un nuage dans ce récit, une transition, avec un glissement en rouge et blanc pour une peinture de Sourav Chatterjee tout en drapés transparents dans la douceur des visages qui s’éteignent dans un ciel de sang.

Dans le sous-sol, tels des diablotins malicieux, des oursons en peluche et des petits bonhommes mènent leur danse joyeuse en noir et blanc dans ce petit monde, loin de ce qui se joue plus haut. Tel est le paradis du dessin pour Moya dans son origine du monde. Au rez de chaussée, voici Agnès Jennepin. Ici elle peint, magiquement, dans la nuit, le velours des plumes cotonneuses dans le rêve d’un envol. N’en subsiste que, dans un éclair blanc, les ailes amputées du désir et magnifiées dans l’éternité de l’instant où l’image se fige dans l’absence d’un corps et d’un ciel.

Plus haut, les fils du noir et du blanc s’entremêlent pour d’autres histoires, celles qui remontent des failles de l’enfance pour faire jaillir dans la trame du dessin, ritournelles, comptines ou autres contes entre acidité du rêve ou suavité du cauchemar. Audrey Quittet et Corinne Battista, s’exercent à ce jeu dangereux tandis que Victor Soren, dans une suite intitulée «Anatomie de la rupture», nous enferme dans son enchevêtrement de poupées de chiffon et de monstres pour un monde sans âme. Celui sans doute du geste rageur de Nasica quand il restitue les rumeurs de la rue et de la foule, tout ce qui se coagule dans la silhouette d’un animal écorché pareil à une crucifixion. Et bien sûr, Franta, le corps à corps amoureux ou guerrier, tout ce qui se joue dans l’incertitude de soi et de l’autre comme dans le feu de ses désirs, l’angoisse du silence ou notre solitude au monde. Nul autre ne sait alors aussi bien traduire les flammes de la passion ou de la douleur.

Puis Charbonnel et ses cuirasses de glaise coulées dans le fer. Graves, elles semblent veiller au-delà des siècles sur l’éternité. Sans doute protègent-elles des tréfonds charbonneux du dessin pour un ciel lumineux et cet avènement de la couleur que nous promet Claude Viallat. Mais celui-ci, à l’instar des grands peintres, renverse la table. Tout là-haut, il nous accueille dans une salle aux dessins colorés tels que nous les connaissons, avec cette ponctuation de signes identiques, osselets ou haricots qu’il décline depuis des décennies. Mais à côté, couleurs et formes se dissolvent dans le monochrome d‘un blanc et d’un noir. De la même manière, plus loin, il en exhibe des déchirures ou les organise en bas-reliefs. Formes et couleurs se cherchent, crient et s’épousent dans un geste sauvage. Songeant aux derniers Picasso, je lui parlais de cette radicalité soudaine et il me dit: «Vient un moment où il faut encore déconstruire mais après on ne plus revenir en arrière, au risque de ne faire que du joli

                                                                    Claude Viallat




«Cactus»

 


Nouveau Musée National de Monaco, Villa Sauber

Jusqu’au 11 janvier 2026



Avec sa silhouette sculpturale et son caractère bien trempé, ce roi des épines et des terres arides pique notre curiosité. Doux et agressif, fragile et robuste, modeste et extravagant, le cactus incarne le paradoxe avec cette pointe d’ironie qui convient pour une exposition somme toute très duchampienne. Et l’art lui-même ne tient-il pas aussi de ce cactus, image iconique du désert? Irritant, à l’image de l’art, le cactus émerge par son étrangeté avec la nature, son aspect artificiel, sa verticalité boudeuse, ses molles rondeurs et ses oreilles décollées. Avec condescendance, mais sans quelque précaution, on le toise pour la bêtise qu’on subodore en lui. Sans doute est-ce pour cela que certains s’entichent de cet être incertain en le collectionnant comme d’autres collectionneraient timbres, papillons ou objets d’art…

Donc un regard à la Marcel Duchamp entre science, botanique, histoire et ce qui s’appelle de l’art. Car il y en a quelques spécimens et des plus étonnants qui s’amusent de leur présence au milieu de cet aréopage de savants qui dévident leur science… De mauvais élèves donc, tel David Hockney qui s’amuse avec son iPad au lieu d’écouter le professeur. Ou encore Penone, un autre sale gosse avec ses jeux de miroir qui brouillent les frontières entre les choses et leur reflet. Aucun respect pour Platon! Et un autre qui se permet de créer de faux cactus en bronze et qu’on ne sait même plus alors où est le vrai du faux! C’est la foire aux cancres. Et dans ce chahut, les copies s’envolent dans le plus grand désordre pour une exposition jubilatoire dans sa docte sévérité. Il faut dire que le cactus genre Peyotl produit la mescaline et que ses effets psychotropes pourraient peut-être expliquer ceci ou cela pour de mauvais esprits…

Botero a peint d’autres plantes grasses mais elles n’ont pas trouvé leur place ici. Mais ce n’est pas le sujet, soyons sérieux, ces cactus enrobés dans leur cire, étrangers au souffle du vent, méritent bien quelque compassion. Et on les aime justement parce qu’ils sont des mal aimés. Enfermés dans leur cabinet de curiosité, on s’éprend de la liberté qu’on leur rêve. On les console d’une caresse écologique malgré leurs piquants quand on s’y frotte. On les glorifie dans les couleurs de l’arc en ciel dans un «Sunrise cactus» de Paul Smith pour un cocktail aphrodisiaque et le souhait d’un paradis tropical. Qui ne sait que dans la vie il y a des cactus… Et qu’il faut vivre avec!

Alors cette remarquable exposition, parfois déroutante, nous entraîne sur les chemins de la métaphore sur lesquels nous faisons l’école buissonnière. On s’émerveille, on se gratte la tête, on s’amuse ou on s’ennuie, c’est selon. On s'assoit parfois sur un coussin de belle mère, on traverse tous les univers, peintures d’hier et d’aujourd’hui, lampe de Majorelle, vidéo d’Alain Fleischer, «L’apparition du monstre», photographies de Doineau ou de Brassai, installations botaniques de Ghada Amer ou superbe portrait sur toile d’un «Cactus en fruit» comme un clin d’œil à Arcimboldo. On se bouscule dans un joyeux labyrinthe dont on ne cherche pas toujours la sortie. En compagnie de dizaines d’artistes, on s’étonne, on sourit et on rit. Et le cactus n’est-il pas le signe de l’inconfort et un pied de nez aux délicats feuillages de nos forêts tempérées?

«Couleurs!», Chefs-d’œuvre du Centre Pompidou

 


Grimaldi Forum, Monaco

Jusqu’au 31 août 2025



Maculant un visage de teintes vertes en 1905, Matisse, avec le fauvisme, inaugure une nouvelle manière de dire le monde. A la suite de l’impressionnisme, la couleur impose son autorité et son autonomie par rapport au réel. C’est le début de l’art moderne. Et deux ans plus tard, ce sera Picasso qui révolutionnera formes et perspectives. La couleur donc. Impérieuse dans son pouvoir de traduire les émotions ou de transcrire les idées les plus abstraites, elle défie le réel et perturbe ainsi notre perception du monde.

Cette aventure de la couleur nous est ici racontée à partir de plus d’une centaine d’œuvres et nombre d’objets de design comme pour nous rappeler que la gamme chromatique est chargée tout à la fois d’une fonction ornementale, expressive et culturelle. Et que ces fonctions se croisent, se heurtent ou s’éprouvent différemment d’un individu à l’autre du fait de la puissance de l’impact sensoriel de la couleur. Aussi, répartie selon sept espaces monochromatiques, l’exposition conçue par Didier Ottinger se développe à partir d’un noyau central qui nous conduit vers des salles dans lesquelles, par des jeux de lumière, chaque couleur s’associe à une composition sonore du compositeur Roque Rivas réalisée avec l’IRCAM et à une ambiance olfactive créée par un «nez» de Fragonard, Alexis Dadier.

Pour cette exposition immersive, nous traversons des pièces perçues comme des lieux d’habitation où la couleur joue tout aussi bien de l’intime, de l’ornement que de la publicité. Puis nous voici saisis dans le flux d’un jaune ou d’un rouge avec, pour introduction, une série d’œuvres consacrées au cercle chromatique avec bien sûr le couple Delaunay ou un immense nuancier de 1024 couleurs de Gerhard Richter. Et c’est alors que, dans un vaste circuit, chaque teinte se développe à travers un portrait, une abstraction ou un paysage. Le bleu c’est l’envol pour Kandinsky, la qualité d’une profondeur spirituelle pour Klein, une traversée onirique pour Magritte. Entre couleurs froides ou chaudes, un jaune criard ou une tonalité plus sourde, nous évoluons à travers une floraison des plus belles toiles du Centre Pompidou.

Histoire de contrastes autant que de dialogues confidentiels, ce parcours se déroule dans les modulations d'une symphonie visuelle quand les mimosas de Bonnard palpitent à côté de deux corps renversés de Bazelitz dans une lacération de jaune. Haï par Mondrian parce trop lié à la nature, voici que le vert irrigue un portrait de jeune fille par Picasso et qu’il enchante les toiles de Chagall. Et il y a les couleurs adulées, les dangereuses aussi et celles aussi incertaines que le blanc et le noir. Et ce rose, triomphe de la frivolité et du mauvais goût qui se chante merveilleusement dans un lit peint par Philip Guston! Tout est prétexte à cri ou à méditation et l’on circule avec bonheur parmi cette floraison de silences ou de récits en compagnie des plus grands Maîtres de l’art moderne. Le rouge écorché d’un groom peint par Soutine ou la carnation verte d’une odalisque de Martial Raysse sauront déchirer votre regard et au terme de ce voyage coloré, vous verrez toujours le monde autrement. Et pour reprendre les mots de Didier Ottinger: «Contre les dogmes et les écoles artistiques, la couleur est l’outil privilégié d’une liberté, d’une affirmation de soi.»



dimanche 29 juin 2025

Barbara Hepworth, «Art § Life»

 


Fondation Maeght, Saint Paul de Vence

Jusqu’au 2 novembre 2025



Clin d’œil ou hasard, dès l’entrée de la Fondation Maeght, on se confronte à une haute sculpture de Miro avec ses pleins et ses creux dans une forme oblongue dotée d’une excroissance sphérique. C’est déjà une approche du style développé par l’artiste anglaise née en 1903, Barbara Hepworth, celle qui fréquenta les proches de la famille Maeght -  Giacometti, Miro, Braque et tant d’autres. Volumes épurés, souvent perforés par des trous pour faire circuler la lumière, jeux du plein et du vide, relations d’une matière à l’autre, autant de solutions plastiques pour une œuvre qui aura durablement marqué la sculpture du XXe siècle. Fascinée par l’autorité de la matière et de son rapport à l’humain chez Rodin mais aussi emportée par la quête d’une simplification des formes amorcée par Brancusi, Barbara Hepworth nous entraîne dans une expérience tout à la fois sensorielle et intellectuelle.

Conçue selon un parcours aussi bien biographique que thématique, l’exposition de sculptures, lithographies et autres documents rend compte de toute l’évolution de cette œuvre. A 22 ans, Barbara Hepworth se rend en Italie pour y étudier les sculptures primitives et celles de l’art roman et de la prérenaissance. Avec son premier mari, John Speaking, elle développe la technique de la pierre taillée. Puis en 1931 elle épouse le peintre Ben Nicholson et l’œuvre se simplifie. L’abstraction se réalise alors dans la mémoire de la nature qui se développera aussi bien en Cornouailles que dans les paysages méditerranéens. La lumière façonne l’œuvre dans sa traversée du marbre ou du bois. Mais la sculpture elle-même se module au gré de l’espace environnant et, pour en éprouver tous les éléments, il faut se mouvoir autour d’elle tant alors les volumes tour à tour s’harmonisent ou se contrarient.

Curieuse de musique, de poésie mais aussi de sciences, de spiritualité et de politique, Barbara Hepworth ne cesse de relier la nature et l’homme dans leur essence même. Souvent des éléments de plus en plus géométriques se font face ou se détournent comme pour un dialogue silencieux avec nous-mêmes. La signification de l’œuvre prend alors sa source dans la matière elle-même, au-delà des formes stylisées qu’elle emprunte. Brillant ou mat, un marbre diffuse un esprit autre et qu’il s’accomplisse en relation avec un bois verni ou un plâtre ou parfois un ajout de peinture, c’est toujours l'harmonie que volumes et courbes orchestreront. Parfois les éléments se relient par des fils, comme à la même époque chez Naum Gabo, pour exprimer la tension qui leur donne vie. Car l’artiste ne cesse d’explorer au cœur de la sculpture toutes les manifestations du vivant. C’est ainsi que des photographies témoignent aussi de décors, costumes et accessoires réalisés dans les années 50 pour le théâtre. Musique et danse furent indissociables des travaux de l’artiste et cette exposition est une invitation à nous déplacer pour s’engouffrer parmi les orbes et les entrelacs des sculptures afin d’entrer dans la cérémonie des œuvres et des corps: l’art vivant.



jeudi 26 juin 2025

«Ceux qui nous guident», Ryan Schneider

 


La Citadelle, Villefranche

Jusqu’au 23 novembre 2025



Autrefois peintre, Ryan Schneider composait ses toiles sans réelle perspective, jouant de la seule structure de la couleur brute comme pour renouer avec son fonds primitif. Désormais sculpteur, l’artiste californien né en 1980, se saisit de la couleur comme pour apaiser les plaies qu’il inflige à la matière. Il y en lui un chaman qui célèbre l’énergie spirituelle concentrée dans la matière et chaque entaille qu’il inflige au bois, à la pierre ou au bronze s’attache à faire rejaillir l’âme des éléments.

Disséminées dans l’enceinte de la Citadelle, plus de quarante œuvres se mesurent aux jardins, cours, chapelle et espaces intérieurs dont la minéralité répond à celle du désert californien où vit l’artiste. Même puissance, là où aridité et exubérance se conjuguent pour faire ressortir le feu et la cendre des forces telluriques dans leur relation avec le vent, les arbres ou les fleurs. A l’issue d’une résidence de deux mois à Villefranche, Ryan Schneider a créé une vingtaine de sculptures de pyrolite ou d’onyx, en bois de séquoia ou de pin pour des agencements en formes de totems pour inscrire le corps dans sa seule matérialité et sa communion avec la nature.

L’artiste dessine à la tronçonneuse. Il burine l’écorce du monde pour en extraire cette sève invisible qui l’irrigue. Celle que seul l’art révèle quand il sait répondre à cette nécessité impérieuse de faire surgir ces mystères auxquels se confronte l’artiste avant de leur donner forme. Aussi l’image du corps morcelé – doigts, bouche, œil ou dent – résonne-t-elle avec des rappels de masques en bas-reliefs dorés dans la mémoire de toutes ces civilisations du Mexique ou d’Asie qui se mêlent au cérémonial de l’Afrique ou d’ailleurs.

La main est ici l’arme du sculpteur. Dans la Citadelle, elle implore aussi le pouvoir magique des plantes et des fleurs, le regard du ciel et de la mer. Dans les jardins, une statue dans un bleu Yves Klein se marie à des fleurs couleurs de sang et à des vagues de verdure. Souvent les socles s’apparentent à des troncs calcinés sur lesquels des semblants de visages nous contemplent dans leur tranquille éternité. Artiste, Ryan Schneider écrit cette symphonie sculpturale et méditative à partir des grandes figures de l’art qui l’ont précédé. Corps déconstruits de Picasso, expressionnisme gigantesque de Baselitz, violence déconstruite de César et, surtout, tout ce qui s’inscrit dans les failles du primitivisme. Souvenir peut-être des bois sculptés de Gauguin, d’une aspiration à un idéal de beauté absolue dans la nostalgie d’ un paradis perdu…

Il y a chez cet homme-là toute cette puissance tellurique qui surgit impérieusement parmi les murs de la Citadelle. Et l’on comprend vite qu’à travers les mythologies qu’il convoque, aucune muraille ne saurait lui résister. A travers «Ceux qui nous guident», nous écoutons leurs messages gravés sur la pierre ou le bois. Ils nous observent silencieusement, figures sculptées dans le temps.





vendredi 20 juin 2025

«Fantômes!»

 

Hôtel Départemental des Expositions du Var, Draguignan

Du 21 juin au 28 septembre 2025


                                                  Boltanski, Monument

Les fantômes traversent tout le «spectre» des civilisations, de l’antiquité jusqu’à nos jours. En plusieurs chapitres, l’exposition dracénoise s’ouvre dans une atmosphère nocturne comme pour éveiller la fluidité de ces corps vides réduits au suaire blanc qui en revêt le souffle. Partout et de tous temps, les «revenants» fascinent nos imaginaires pour cette porosité de la vie et de la mort et de la réversibilité de ces passages entre l’avant et l’après. Traversant les murs et le temps, figures de l’angoisse ou du rire, entre poésie et humour noir, les fantômes illustrent cette universalité de l’irrationnel qui irrigue l’art, la littérature et même la science puisqu’au XIXe siècle le spiritisme se fond dans le scientisme et qu’on convoque mediums et esprits en faisant tourner les tables.

Toute cette histoire, sombre, drôle ou sulfureuse, nous est ici contée à travers objets archéologiques, documents, photographies, peintures et quantité de pièces pour une enquête méticuleuse et une chasse aux fantômes. On y découvrira l’authentique manuscrit du Horla de Maupassant aux lisières de la folie ou du rêve éveillé, une plongée dans les cauchemars d’Enki Bilal avec ses Fantômes du Louvre ou la peinture joyeuse d’un graffeur italien dans un mode pop art. Le Commissaire principal de l’exposition, Philippe Charlier, précise: «Ce n’est pas une maison hantée, mais une immersion dans le monde des esprits.» Et la scénographie, par ses jeux de lumière ou de sonorité, et en usant de tous les «mediums», permet au visiteur d’éprouver tout ce qui se décline sous le signe des chamans, des vaudous, des amulettes ou bien à travers la légèreté des fantômes dans les albums de Lucky Luke.

Au-delà de ce répertoire très ouvert, c’est aussi une méditation sur l’intemporel et l’invisible à laquelle nous sommes conviés. Et l’art est ce socle que même les fantômes veulent hanter. Peinture, cinéma ou photographie souvent se sont mesurés avec humour ou terreur au vertige de cet au-delà. Parmi la quantité impressionnante de pièces présentées, on retiendra une toile de Ary Scheffer de 1846, Marguerite tenant son enfant mort en provenance du Musée de la Vie Romantique, Le Spectre de Banquo de Chassériau dans un rappel de Macbeth et de Shakespeare ou une superbe toile de Füssli. L’art contemporain complète ce voyage dans l’inconnu avec trois œuvres majeures de Christian Boltanski, Reliquaire, Monument et Les ombres. De grandes photographies d’Alain Fleischer illuminent une salle avec La nuit des visages ou une vidéo, Les hommes dans les draps tandis que Sophie Calle nous installe face au dévoilement d’un Fauteuil (Parce que c’était le sien, parce que je le regarde).

Monde de l’étrange, l’univers des fantômes reflète, selon son étymologie, celui de nos fantasmes. L’exposition s’achève sur les spectres d’ailleurs, les rêves à traduire, les territoires à explorer loin des manoirs hantés, les cultures d’Afrique, du Mexique ou du Népal. Bon voyage alors puisque du pays des revenants on en revient toujours émerveillé. Et sur un mur, cette sublime phrase de Yukio Mishima: «Votre malédiction ne m’effraie pas! Je suis forte, parce que j’ai été aimée»

                                                        Chassériau, Le spectre de Banquo