samedi 20 juin 2026

Le centenaire de Fragonard

 

Musée Fragonard, Grasse

Jusqu'au 18 octobre 2026




Quand parfums, couleurs et matières s'entremêlent pour une triple exposition à l'occasion du centième anniversaire du lieu, peintures, photographies ou costumes anciens écrivent une histoire dans laquelle chacun se retrouvera. Et d’abord dans l’enfance, à partir d'une trentaine d’œuvres de Fragonard, «L'enfant chéri de Grasse». Et toujours cette lumière floconneuse, ces teintes ouatées pour dire un jaune qui se découvre à l'instant où un bleu s'en empare pour se dissoudre dans une composition où tout converge vers la figure de l'enfant. Poupon au visage de rose ou angelot malicieux, le voici qui orchestre le tableau quand tout rayonne autour du berceau, dans une scène intérieure ou dans l'écrin d'un feuillage. Bébé joufflu aux riches carnations, il développe dans son environnement des effluves de tendresse tandis qu'autour de cette figure de l'innocence se trament jeux de pouvoir et de subtiles effluves de frivolité. Mais toujours la lumière qui l'emporte sur l'anecdote. Dans un vaste registre où scènes de genre rivalisent avec des compositions allégoriques, aérienne, c'est la vie qui s'écoule dans le cadre de la toile à partir du soleil de l'enfance.

En écho à cette douce idéalisation que moquait Diderot en parlant d'une «fricassée d'enfants», c'est un tout autre regard qui nous est proposé avec une série de photographies autour de la fleur pour son parfum de liberté et sa puissance symbolique à travers l'histoire. Pour répondre à la question de l'exposition «Qui a peur des fleurs?» voici des figures féminines, des fleurs au fusil ou autre «Révolution des œillets». Autant dire que la fleur est une arme, qu'elle se brandit sur les cicatrices de la douleur pour faire éclore l'espoir. En noir et blanc puis en couleur, à partir d'anonymes ou de photographes célèbres, tout un florilège de cris, de larmes ou de sourires se déploie au fil d'une centaine d’œuvres qui nous racontent sur un siècle une histoire de la liberté. La fleur revendique, elle s'accroche comme une couronne sombre sur les cheveux de Frida Khalo pour proclamer son identité, elle se dissémine dans la fête pacifiste du «Flower power». Partout, sur tous les continents, elle éclot dans sa promesse d'une vie heureuse face à la couleur du sang.

Car les couleurs de la vie s'inscrivent dans les corps. C'est ce que nous raconte ailleurs, dans le Musée Fragonard, «Piqué de couleurs» une histoire de couture, de costume ou de folie douce. Entre le blanc et le noir, chaque couleur se développe alors à partir du XVIIIe siècle pour définir l'esprit du costume provençal. Fête ou chagrin se chargent au fil du temps de l'empreinte d'une couleur dans les plis et replis des corsages et jupons, les tissus matelassés ou fichus imprimés. Des volutes de coton ou de satin se déploient alors comme de nouveaux pétales dans cet univers de fleurs.

lundi 15 juin 2026

«Léger et la Création du Monde »


Musée Fernand Léger, Biot

Jusqu'au 12 octobre 2026




Au lendemain de la première Guerre Mondiale, poètes, peintres, musiciens et chorégraphes élaborent un langage nouveau pour exprimer un monde bouleversé mais en quête d'espoir. C'est aussi le moment où l'art africain bouscule les codes esthétiques occidentaux, où le post-cubisme et la technique du collage imprègnent le paysage artistique et traduisent une aspiration à un art total. Fernand Léger rencontre alors le compositeur Darius Milhaud, le poète Blaise Cendrars etle chorégraphe Jean Börlin et, ensemble, ils imaginent un ballet loin des références classiques qui dominent alors la scène européenne.

En 1923, le spectacle «La création du monde» est interprété sur la scène parisienne par les ballets suédois mais peu de traces subsistent de la création originelle. Il a donc fallu reconstruire le déroulement de ce ballet à partir de documents et d’œuvres préparatoires de Léger pour les décors, le rideau de scène ou les costumes. Et ici tout fusionne dans une chorégraphie où se mêlent faune et flore, animalité et figures humaines qui se bousculent dans l'univers des objets et de l'imaginaire. Des divinités zoomorphes se confondent à des insectes géants tandis que la frontière entre les danseurs et le décor vacille... Dans une atmosphère nocturne, Léger réécrit le mythe de la Genèse d'abord en teintes sourdes puis, il se développe dans des formes géométriques, des silhouettes monumentales et des couleurs franches. Fasciné par les orchestres de Harlem, Milhaud compose une partition où le saxophone, les percussions et les rythmes syncopés rencontrent l’écriture symphonique et répondent aux préoccupations de Léger sur le rythme, le volume et la mécanique du corps moderne. Le jazz, les jaunes et les rouges vibrent de concert avec les lignes et les courbes.


Pour le peintre, le corps humain ne doit plus être le centre du spectacle, il devient un élément mobile, une pièce de rechange dans une immense machinerie visuelle.
«Ce n'est plus une danse, c'est une machinerie plastique qui s'ébranle sous les projecteurs» écrivait la critique de l'époque. Confrontant les objets d'art, les dessins, gouaches et documents, l'exposition montre comment La création du Monde, un siècle plus tard, dans sa relation à d'autres cultures, avec son rythme saccadé, ses emprunts au burlesque, sa effets de distanciation, a préfiguré les principes de la performance et de la chorégraphie contemporaine. Elle révèle aussi le processus d'un artiste complet qui percevait le théâtre comme le terrain de jeu idéal pour sortir la peinture du stricte cadre de la toile.

lundi 8 juin 2026

Entre l'Absolue et l'Angulaire

 

François Morellet et Virginie Barré

Espace de l'Art Concret, Mouans-Sartoux

Jusqu'au 15 novembre 2026



L'hommage rendu à François Morellet donne l'occasion à l'E.A.C de Mouans-Sartoux de présenter des œuvres de l'artiste répondant à l’esprit de celles de la Collection Albers-Honneger. Figure emblématique de l'abstraction géométrique et de l'art conceptuel, il a su concilier la rationalité la plus pure avec l'humour et l'autodérision. Ses lignes, ses carrés, ses néons lumineux invitent à une danse visuelle, une expérience intellectuelle et esthétique.

En contrepoint de cette logique implacable dans un esprit ludique, Virginie Barré nous immerge dans les méandres de l'intime et du vivant avec son «Absolue de rose». Empruntant à l'univers olfactif la métaphore d'une essence pure, concentrée, distillat d'une œuvre construite depuis les années 90, elle évoque la rose à travers la couleur qui irrigue l'ensemble de ce parcours mais aussi la fleur, « la rose de mai», celle de Mouans- Sartoux. Elle incarne ici le passage du temps, la mémoire et l'empreinte obstinée du vivant.

Voici un entrelacs de rêve et de réalité avec de l'installation, du dessin, de la sculpture ou de l'image animée où le merveilleux côtoie sans cesse le quotidien. S'inspirant du Bauhaus, du mobilier artisanal, des formes élémentaires et des couleurs pures, elle parvient à nous immerger dans un univers où le quotidien se fond dans l'imaginaire. Un film, «Le rêve géométrique», témoigne de cette relation avec les collections du lieu mais aussi s’imprègne des accents de la comédie musicale avec des relents de nostalgie, des vagues de douceur inquiète quand la vie s'écoule... Vie en rose dans des lueurs de bleu layette pour écrire la fiction comme le miroir jamais éteint de nos désirs et de notre enfance.

Pourtant l’œuvre s'accroche au réel. Elle s'énonce par l'attention accordée aux matières, aux vêtements, aux objets qu'elle façonne aux limites de l'abstraction et, souvent, dans un clin d’œil à l'histoire de l'art. Il y a des colliers en terre cuite et des «Sentinelles de la joie». On devine des citations - Jacques Demy, Sonia Delaunay ou la bande dessinée. Les disciplines artistiques se confondent et le vocabulaire de l'artiste rappelle les sonatines du roman «Moderato Cantabile» de Marguerite Duras quand les accords de piano de l'enfant s'accordent aux parfums des fleurs que la femme au même instant recueille... Ce n'est plus la recherche de l'absolu de Balzac mais bien alors la vie qui alors s'accroche à un parfum, à l'invisible de la beauté, à «l'Absolue» comme essence d'une présence dans son évanescence ou sa disparition.




vendredi 22 mai 2026

Les roches rouges

 


Musée des Beaux-Arts, Draguignan

Jusqu’au 31 octobre 2026


                                              Armand Guillaumin, L'Île de Besse à Agay, 1895

L’incandescence d’un paysage

L’écorce d’une terre écorchée s’accorde à une mer labourée par les vagues qu’y s’y heurtent pour faire éclore un paysage. De cette terre volcanique aux couleurs de feu, l’Estérel jaillit de la côte méditerranéenne jusqu’aux entrailles de la Provence. Comme d’autres, à Collioure, à l’Estaque ou sur certains sites de la Côte d’Azur, certains artistes à la fin du XIXe siècle ont profité des chemins de fer et de l’apparition du tourisme pour s’installer sur ce territoire longtemps considéré comme un repaire de brigands. Le découvrant en 1876 à partir de la mer, Maupassant écrivait: «Nous approchons de l’Esterel. La longue côte rouge tombe dans l’eau bleue qu’elle fait paraître violette. Elle est bizarre, hérissée, jolie, avec des pointes, des golfes innombrables, des rochers capricieux et coquets, mille fantaisies de montagnes admirées» Tout est dit. Il ne reste qu’aux peintres à restituer l’âme d’un paysage.

Si l’on associe souvent la Sainte-Victoire à Cézanne sans doute faudrait-il penser Louis Valtat comme le peintre de l’Esterel. Moins célébré que ses amis Bonnard ou Renoir, il fut tour à tour influencé par les nabis, les pointillistes, les post-impressionnistes et les fauves ce qui l’empêcha de devenir le «propriétaire» d’un style. Les nombreuses toiles présentées à Draguignan témoignent cependant d’un don particulier pour saisir les palpitations secrètes de la roche quand celle-ci est en proie aux caprices de l’air et des pins qui l’éraflent. La touche est vive, la couleur hurle comme des bourrasques de vent et des assauts maritimes. A elle seule, la peinture saisit le paysage dans son souffle, la nature entière se contracte dans la matière colorée déposée sur la toile. C’est le triomphe de la couleur pure. Albert Marquet peindra lui aussi la baie d’Agay où s’était d’abord installé Valtat. Mais rochers, mer et cieux s’équilibrent davantage dans la douceur tandis que Guillaumin, qui y résida également, rendra avec justesse le contraste saisissant des convulsions minérales et des découpes de roches avec la sérénité d’un horizon marin marié au poudroiement du ciel.

Construite en cinq sections pensées par Marine Roux, la scénographie nous entraîne sur les pas de nombreux peintres qui ont su restituer le sentiment d’un espace aussi particulier que celui de l’Esterel. Les variations chromatiques composent à elles seules une trame symphonique dont les accents se modulent selon la quinzaine d’artistes et la cinquantaine d’œuvres qui se déploient d’une salle à l’autre. La lumière se module, les rochers déchirent ou se tapissent dans l’ombre, les peintres s’appellent Ker-Xavier Roussel, Lévy-Dhurmer, René Sayssaud ou Clémentine Ballot. L’ensemble des œuvres constituent une sorte de grammaire pour la composition d’un paysage. Le corpus reste le même et pourtant chaque phrase diffuse sa propre densité. Aussi faut-il s’en emparer pour, par la suite, écouter les vibrations que la nature seule ne parvient à traduire quand vagues et rochers s’étirent dans les méandres d’un langage inconnu.


dimanche 17 mai 2026

«Couleurs d'un siècle»

 


Musée d'Histoire et d'Art de Bormes

Bormes-les-Mimosas

Jusqu'au 7 février 2016

                                                        Bénézit, Atelier en plein air, 1905


La lumière n'éclaire pas seulement les collines, elle façonne les regards. Dès la fin du XIXe siècle, Bormes-les-Mimosas et ses alentours devient un refuge pour des artistes venus rechercher la respiration d'un paysage. A l'heure où les villes industrielles s'étendent et bruissent de modernité, le village offre le silence des pins, la douceur des saisons et cette lumière méditerranéenne qui semble dissoudre les contours du réel.

L'arrivée de la ligne de chemin de fer Hyères-Saint Raphaël ouvre la voie à une aventure artistique inattendue. Très vite peintres et voyageurs s'y retrouvent, séduits par la puissance des couleurs, la transparence du ciel et le subtil équilibre du ciel et de la mer. En 1891, Henri-Edmond Cross s'installe à Bormes où il explore les principes du néo-impressionnisme et les relations de la lumière et de la couleur. Au même moment, Jean Peské découvre la Méditerranée et s'installe dans le village en 1910. où il peindra aussi bien la nature que la vie quotidienne des paysans et des pêcheurs. Théo Van Rysselberghe s'installe près de là au Lavandou. Emile-René Ménard y cherche une harmonie symboliste nourrie d'antiquité tandis que, plus tard, Emmanuel-Charles Bénézit ou Roberta Gonzalès prolongeront ici cette métamorphose de la nature à travers l'acte créatif. Tous découvrent dans le paysage borméen un atelier à ciel ouvert, un lieu ou l'on peint autant la lumière que le temps qui passe.

Dans cette aventure, le paysage n'est jamais un simple motif. Il se confond à une expérience intérieure. Les artistes abandonnent peu à peu les conventions académiques pour saisir l'instant – une ombre glissant sur les mimosas, un reflet inédit sur la mer, la poussière dorée d'un sentier. La couleur s'impose, les formes se simplifient, les contrastes s'amplifient, la toile diffuse l'espace des sensations. Bormes conserve désormais dans ce Musée la mémoire de cette effervescence et de superbes peintures et dessins. Derrière les façades baignées de soleil comme dans le creux de ses ruelles et jardins, vibre encore l'écho de ces peintres qui avaient compris que la lumière était une matière vivante. Et que la peinture serait son langage.


mardi 12 mai 2026

La matière à l’œuvre


Terra Rossa, Salernes

Jusqu'au 27 juin 2026




De ma terre à matière, au-delà de la communion des mots, surgit cette connexion au sable, à l'argile, à la boue et à toutes les transformations que l'homme peut y apporter. C'est ce qui se joue à Terra Rossa, le Musée de la Céramique à Salernes. L'exposition proposée par 19 artistes du Collectif stART résume les multiples manières d'inscrire la matière au cœur de la création - verre, carton, polyester ou plâtre. Pourtant, comme le Musée s'attache essentiellement à la relation à la terre, il ne s'agira ici que d'un choix limité d'artistes qui ont explicitement décliné toutes les variations que cet élément primitif peut produire dans une création contemporaine. Et les propositions oscillent entre artisanat ou méditation profonde. Matière pensée comme support ou matière sublimée dans l'idéal de sa seule présence dans l'attente du miroir ocre du ciel.

C'est là que les œuvres de Nathalie Broyelle s'expriment dans une intensité inédite. Une série de vastes toiles s'irriguent de pigments et d'ocres issus de la terre salernoise. Apparition et disparition tissent des gammes sourdes et feutrées comme dans l'espoir d'une révélation. Et en effet, comme dans le Suaire de Turin, ce sont des figures de sanguine et de terre qui, entre coulures, pleurs ou pluies, s'exhalent dans l'annonciation de la terre liée au corps dans sa naissance et sa décomposition. Ainsi la dimension sacrée surgit-elle des pores de cette argile quand elle se métamorphose en une peau sous laquelle bat avec inquiétude le cœur du monde.

Pour sa part, Louis Dollé choisit la terre issue des fouilles archéologiques du Lazaret à Nice pour des têtes installées sur le sol comme des cris béants vers le ciel. C'est aussi une terre transformée, la faïence rouge chamotée, que manipule Richard Pellegrino pour d’austères stèles qui s'élèvent et qu'il nomme des «urnes»... A l'inverse, c'est plutôt dans un chant de la terre que résonne l’œuvre de Louise Caroline. Sur du papier froissé, elle fait danser le sang, le sable et l'or. Des sillons d'encre irriguent des crevasses d'où le soleil parvient à émerger. Le sang de la terre épouse le chant du monde.



lundi 11 mai 2026

AFRICA POP

 


Musée International d'Art Naïf

Jusqu'au 18 octobre 2026



Alors que les frontières de l'art contemporain ne cessent de se redessiner, voici que Africa Pop ouvre une brèche lumineuse entre mémoire populaire, création textile et esthétique du quotidien.

L'art naïf se définit essentiellement par sa simplicité visuelle, ses formes épurées et ses couleurs en aplats pour dire le monde du visible quand il s'entrelace aux désirs et aux rêves. Voici que dans son Musée, il rencontre l'Afrique avec son rythme, sa spiritualité, sa matérialité et son humour pour composer un vaste poème visuel quand les tissus Wax deviennent langage, manifeste et vibration collective. Construit comme un immense imagier vivant, le parcours entraîne notre regard du jardin aux salles d'exposition jusqu'à l'ancien appartement des conservateurs comme pour brouiller les notion d'espace et toute idée de hiérarchie. De même le continent africain se heurte-t-il ici à l'art occidental quand il fait écho au Pop Art dans une même floraison de couleurs pour dire le quotidien, la consommation et la culture de masse.

Entre art et artisanat, une Afrique créative, plurielle et résolument contemporaine se déploie parmi des créations anonymes où le Wax est ce tissus traditionnel importé d'Europe depuis plus de 130 ans sur les marchés africains. Il raconte une histoire multiple et bariolée, faite de de transistors, de téléphones ou d'accordéons comme autant d' énigmes contemporaines parmi des motifs décoratifs.

Là où le pop art occidental cultivait l'ironie, Africa Pop privilégie la transmission et le dialogue. Les motifs textiles racontent les mutations sociales, la musique, le sport ou encore les nouvelles mythologies modernes du continent. Mais cette exposition nous transporte surtout dans un joyeux voyage parmi des tissus mais aussi des matières recyclées, des vêtements, des sculptures ou des installations indéterminées où la vie et l'humour triomphent parmi des bribes de récits mêlés à une jungle de couleurs fauves. On s'y promène comme dans un marché ouvert et ici l'art s'ouvre à tous, on flâne, on rit, on s'étonne. On voyage sur des patins à roulettes plutôt que sur des tapis volants et cet art là prend alors un parfum de liberté.



vendredi 24 avril 2026

«SEA POP § SUN»

 


Fondation Carmignac, Île de Porquerolles

Du 25 avril au 1er Novembre 2026




Ça commence comme dans une chanson quand tout se termine en rimes de plaisir, de sourire et de désir. Et chaque chapitre de l'exposition, dans un clin d’œil au titre de Gainsbourg, s'ouvre sur une autre mélodie hédoniste, celle des Beach boys, des Beatles ou d'Ottis Redding. Et comme pour un miroir de l’île de Porquerolles, il y a le ciel, le soleil et la mer. Les vagues des années 60 et leur esprit de liberté déferlent ainsi à travers les œuvres d'une cinquantaine d'artistes quand ceux du Pop Art rencontrent dans une relation critique les créateurs d'aujourd'hui.

La peinture pense les mots à travers les formes et les couleurs. Ici elle rayonne en teintes acidulées et en courbes parfaites comme pour dessiner un monde idéal qui, peut-être, pourrait désormais se lire comme celui d'un paradis perdu. Au rythme des salles traversées, deux lectures se croisent, celle du rêve américain, de la consommation, des loisirs et de l'artifice qui se heurte à une critique sous-jacente de cet univers factice quand l'idéal de liberté se confronte aux injustices et aux discriminations. Ne reste que cette énergie qui, de ce flash back sur les années pop, nous entraîne sur les rivages incertains de notre quotidien. Le «Sunset» d'Andy Warhol s'ajoute au sourire iconique de Marylin - souvenir peut-être de l'aplat des dorures byzantines de sa jeunesse religieuse et de l'attachement à sa mère... Et ce cercle lumineux répond à une toile d'Etel Adnan qu écrivait «J'ai planté le soleil au milieu du ciel comme un drapeau». Ailleurs un assemblage de verre coloré se déploie dans une œuvre d'Olafur Eliasson pour une tentative d'en capter toute la lumière. Une mystique se développe ainsi dans les plis du plaisir avec Hockney, Wesselman ou Lichtenstein tandis que les photographies de Martin Parr diffusent leur ironie mordante au cœur de nos plages ensoleillées...

Car tout n'est pas si rose en ce monde quand une sculpture hyperréaliste de Duane Hanson réduit un surfer à son seul objet bariolé et à une figure du vide. Les nanas gonflables de Niki de Saint Phalle flottent dans un ciel improbable tandis que Marjorie Strider se joue des stéréotypes en accentuant jusqu'au ridicule les codes du désir. Chaque œuvre oscille entre fascination et rejet et l'on circule parmi Martial Raysse, Evelyne Axell ou Alain Jacquet comme sur autant de territoires où désir et rêve se jouent de la réalité. Car tout n'est peut-être que château de sable... C'est sur ce sol mouvant que nous entraîne Théo Mercier. Sur un espace central de la villa, il construit une immense plage parmi des vagues de formes organiques et de coquillages percées de fer à béton. Le sable de la disparition exhibe ses blessures sous un soleil rageur, Histoire de vanité qui s'inscrit dans le récit de l'histoire de l'art.

vendredi 13 mars 2026

Dominique Jaussein, «Signature visuelle»


Galerie du Musée de la photographie Charles Nègre, Nice



C’est toujours la lumière qui sculpte l’espace. Poussée à son paroxysme, la couleur noire l’amplifie et l’ensoleille. Par son apprentissage aux studios Harcourt, le photographe Dominique Jaussein maîtrise à la perfection cette écriture nocturne qui grave reliefs et replis pour faire jaillir dans notre regard une perception du monde qui transcende nos capacités visuelles. Noir et ivoire coïncident alors pour célébrer le corps quand la danse est aussi ce territoire sur lequel s’écrivent les gestes et les tensions de celui qui le traverse. Et cet accord primitif du corps et des éléments irrigue cet ensemble photographique à partir d’une chorégraphie du danseur Geogres Oliveira.

Pourtant, plutôt que de se focaliser sur la danse, la photographie sculpte l’immobilité en amont du mouvement dont la trace s’imprime pourtant sur la chair du danseur. Le corps est ici une matière vivante qui répond à son socle, le plus souvent un simple billot de bois avec ses veines et ses craquelures. Osmose parfaite avec les nervures et les crevasses des muscles quand elles se modulent avec le grain de la peau. Le bois tranché devient cette arène silencieuse d’où surgit le modelé d’un membre, d’une épaule ou d’un dos adossé à une nuit flamboyante. Le bronze semble alors cette matière d'une sculpture apparente que le photographe ne cesse de tordre, de déplier ou de tendre dans des mises en scène périlleuses où le danseur se fige comme pour désigner la part d’invisible de son art.

Orteils pliés, muscles tendus jusqu’à l’arrachement, ondulations de la chair tissent leurs éclats nocturnes tandis que seules les mains parlent plus fort que le silence. Elles ressemblent parfois à des étoiles, elles déchirent la nuit, elles s’agrippent à la seule beauté de l’inconnu que le photographe traque pour nous en dévoiler les nerfs et les tendons. L’image se transforme alors en une anatomie de l’espace.

L’exposition se présente comme une «signature gestuelle». Dans cet apparent pléonasme réside l’idée de l’autorité du geste. C’est celui-ci, dans son apparence modeste, dans sa nudité somptueuse, que le photographe célèbre. Le geste cisaille la nuit comme dans un éclat d’acier; il demeure ici en suspens comme une promesse de surgir hors de l’image afin d’interpréter le chant invisible de son cœur et de ses entrailles.




dimanche 8 mars 2026

Gilles Miquelis, «Des mondes flottants»

 


Le Suquet des Artistes, Cannes

           Jusqu'au 14 juin 2026




Faut-il considérer l’œuvre à travers le regard ou bien par la pensée? Certes l'un se conjugue toujours à l'autre mais c'est pourtant dans ce cadre fluctuant qu'il faut envisager la peinture de Gilles Miquelis. Voici donc toute l’ambiguïté qui se dessine dans ce qui agit comme une scénographie de nature morte alors que l’artiste, obstinément, ne peint que des corps, dans leur solitude, leur abandon dans un espace vide ou au cœur d'un groupe familial anonyme et d'un autre temps. Mais dans ces «mondes flottants» règne l'incertitude et ce que nous voyons n'est peut-être que le cache d'une image qui nous serait interdite. Aussi nous appartient-il de dévoiler la figuration, d'écrire un récit là où l'image reste en suspens comme si la vie lui était interdite aussi longtemps que nous la laissions en jachère. Peinture du silence, l’œuvre ne s'ouvrira que pour ceux qui paradoxalement l'écoutent et découvrent que ces personnages nous ressemblent dangereusement, qu'ils sont ces choses fragiles, incertaines dans leur identité, instables dans le temps, drapés dans la seule vérité de leur solitude.

C'est comme par infraction que nous pénétrons dans l’œuvre de Gilles Miquelis. A peine, la scène est-elle ébauchée que déjà elle s'efface. Les êtres évoluent dans un cadre serré comme à l'intérieur de mauvaises photographies. Ou bien s'isolent-ils parmi d'autres personnages dans des intérieurs flous et des espaces clos. L'effacement des figures répond à l'étouffement que nous pressentons. Le tableau suggère cet enfermement dans lequel bouillonne la glace de la pensée, cet instant où tout se fige, cette flèche existentielle invisible que seul l'artiste parvient à traduire dans sa fugacité lorsque nous avons le sentiment d'être étrangers à nous-mêmes. Solitude, ennui, vulnérabilité, mélancolie, autant de mots pour traduire ce monde factice lorsqu'il ne nous apparaît plus que comme une image de laquelle nous sommes exclus. Or l'image reste pourtant le socle même de toute peinture.

Il faut alors regarder une œuvre de Gilles Miquelis comme un moment de méditation sur la peinture elle-même, un instant de pause quand le réel se fige. Quelle est sa relation à la réalité quand celle-ci ne cesse de se brouiller dans le temps et que sa fragilité se lit encore dans l'acte de peindre? Construire des figures, les effacer et recommencer, ainsi s’égrènent les heures et minutes de l'existence. Ainsi le peintre donne-t-il à voir ce balbutiement du temps en le restituant à travers des couleurs sourdes ou des rayons de lumière impossible. Alors le rideau se déchire et nous nous regardons dans la seule nudité de nos vies. Ici le ciel nous est interdit mais la peinture règne dans sa seule certitude.



samedi 7 mars 2026

Franta, «La condition humaine»

 


Musée de Vence

Jusqu'au 34 mai 2026



Il y a ces rocs que le temps ne saurait effriter au-delà des rides qui les sculptent. Franta s'apparente à ceux-ci. Dressé face à tous les vents contraires, il ne cesse d'ériger corps et matières comme un miroir de lui-même pour, à travers sa peinture, ses dessins ou sculptures, faire rempart à l'oppression d'où qu'elle vienne ainsi qu'aux torrents d' horreurs qu'elle charrie.

Né en 1930 en Tchécoslovaquie, Franta fuit le communisme et s'installe à Vence en 1958 où il travaille encore aujourd'hui. Très vite, dans le sillage de l’expressionnisme et d'une génération marquée par le souvenir de la guerre et du nazisme, son œuvre bénéficiera d'une reconnaissance internationale et sera exposée dans les musées les plus prestigieux. L'exposition du Musée de Vence se développe selon un parcours qui répond à l'extrême tension d'une œuvre qui surgit au cœur des tempêtes de l'histoire mais qui, par sa variété, son intensité et les récits qui la constituent nous entraîne dans une passionnante aventure humaine et artistique. Et en contrepoint de l'exposition temporaire, une trentaine d’œuvres offertes par l'artiste sont désormais présentées de façon pérenne dans un espace dédié.

La peinture s'offre ici comme un corps à corps. Le pinceau est cette griffe qui arrache les entrailles de la matière pour nous éblouir de sang ou de lumière. Un rythme sauvage s'empare de l'espace comme s'il s'écoulait des sources mêmes du temps. Pulsion originelle, joie, cruauté, la condition humaine s'écrit alors dans les entrelacs de l'horreur et du bonheur, de la souffrance et de l'espérance. Franta capte ce souffle qui jaillit de nos vie pour le traduire en silhouettes fragiles ou en remparts de carcasses qui s'affrontent aux chaos du monde. Le geste se fait tour à tour rageur ou se fond dans la promesse d'une douceur par une main secourable qui apaise la toile d'une caresse de couleurs tendres et de traits délicats. L'artiste, au-delà des catastrophes humaines, témoigne aussi des mains jointes et des étreintes qui nous sauvent de la nuit. Corps à corps amoureux ou de combat s'imprègnent de variations en teintes sourdes ou en éclats de rouge pour révéler cette danse macabre ou joyeuse du jour ou de la nuit.

Déchirer le poids du destin c'est toujours s'évader, s'emparer des ailes de la liberté. Se heurter aux désordre du monde, s'ensauvager, sortir des chemins battus, voyager... Franta a beaucoup fréquenté New York et l'Afrique. Mais aussi l'Europe, le Mexique, le Japon. Dans son œuvre, il en extrait la quintessence, des éclairs de vie, des cris en forme de sourire ou des paysages qui se confondent à des visages. Les corps se tordent alors à l'égal des arbres et le monde, pour le meilleur ou pour le pire, se confond à une forêt magique. L'artiste nous engage à l'explorer quand chaque œuvre nous ouvre les portes du mystère de cette fusion de l'humain et de la matière universelle.





jeudi 26 février 2026

«Vision», Justine Tjallinks

 


Musée de la photographie Charles Nègre Nice

Jusqu’au 24 mai 2026



Non seulement la peinture n’est pas morte mais Justine Tjallinks lui permet d’insuffler une nouvelle vie à la photographie. Du côté du peintre, Gérard Richter écrivait: «L’image ne prend vie que par le regard du spectateur, qu’elle n’acquiert du sens que par le regard, j’ai accepté la peinture pour ce qu’elle est.» La photographe qui vit à Amsterdam déjoue cette fatalité du seul objectif photographique en mêlant l’atelier au studio, en usant aussi bien du numérique que de la matière picturale elle-même pour énoncer une «vision» qui surgit tout autant de l’œil que de l’esprit. Et la photographie répond ainsi de la même manière à ce que déclarait Vinci: «La peinture est une chose mentale.»

L’image résulte alors de cette ambiguïté dans le miroir de deux medium qui traditionnellement s’opposent mais par lequel Justine Tjallinks instaure ce que peintures et photographies ne sauraient exprimer à elles seules. Et si Roland Barthes associait la photographie à la mort, l’artiste lui révèle au contraire une autre vie. En effet, elle transforme le plus souvent une femme rencontrée dans la rue en un être de fiction tel un fantôme vivant qu’elle aurait paré de mystère, d’étoffes, de nudités somptueuses ou de bijoux tristes. Elle crée une mise en scène, elle farde le visage au point d’en faire un masque et de confondre perles et larmes en lui ajoutant une touche de fantaisie. Silence et mélancolie irriguent un espace souvent construit dans l’alternance du gris et de l’or. Justine Tjallinks, le plus souvent dans la tradition flamande, reprend les portraits de la peinture ancienne ou bien des «natures mortes» qui sont, dans leur traduction néerlandaise, des «vies silencieuses».

Ainsi vie et mort se dessinent-ils dans un jeu de miroir et de transformation. Et tout s’accomplit dans le silence pour ces corps abandonnés à leur solitude, oubliés dans un temps disparu, à la dérive des rêves et des sentiments. Pourtant la photographe, avec minutie, parvient à extraire de l’ombre et de la lumière, des créatures drapées d’une auréole de beauté et de mystère qui défie les normes et les codes auxquels nous sommes ordinairement soumis. Parmi ces soixante et une images, on devine le flottement de l’invisible qui les hante entre promesse et menace d’une réalité que l’objectif, le pinceau ou la palette numérique leur auraient magiquement offerte ou ôtée. C’est ce trouble qui ici nous fascine car il est le reflet de cet autre que nous portons également dans nos rêves ou nos angoisses.

Chacun de ces portraits de femme contient une mémoire qui s’accorde à la voix d’un peintre disparu. On y entend le souvenir de Balthus, de ses récits indécis et de ses poses claudicantes. Mais aussi l’éternité du temps qui s’abat sur un regard ou des yeux clos. Et surtout l’extrême précision d’un détail anodin qui bouleverse la composition et nous projette sur un ailleurs. Celui-ci surgit en filigrane dans l’œuvre de Justine Tjallinks pour nous confronter à cette énigme de l’autre et de son identité. Question du portrait: Qui suis-je?




lundi 23 février 2026

«Le spectaculaire à l'épreuve de la matière»

 


André Villers + Elsa Leydier, Clara Chichin

Centre de la photographie de Mougins

Jusqu'au 6 juin 2026


La photographie ne se limite pas aux seules fonctions documentaires ou esthétiques, et si l'objectif traque le réel, il peut aussi se soumettre à quantité de variations et de transformations. A partir de 1953, à Vallauris, André Villers rencontre Picasso et, dès lors, il ne cessera de photographier le peintre. Pourtant, en parallèle à la force expressive de ses portraits, il s'adonnera au jeu des métamorphoses par toute une série d’expérimentations. Transformer le négatif, insérer des collages et des surimpressions, inventer des formes nouvelles, autant d'aventures pour définir un nouveau langage aux lisières de la littérature. Les séries de photographies se présentent alors comme autant de pages qui se lisent comme lorsque André Villers accompagne les poèmes de Prévert ou les «pliages d'ombres» de Michel Butor... Et l'image s'émancipe alors de son cadre pour s'insérer dans la fragilité du vivant et du hasard.

Si l'exposition de Mougins relate cette relation d'André Villers à Picasso et aux écrivains, elle s'enrichit de l'intervention de deux jeunes photographes qui poursuivent cette exploration de la matière photographique vécue comme une expérience sensible en proie à toutes les audaces. Elsa Leydier se plaît à se définir comme une «impostrice». Elle se refuse à emprisonner l'image et, au contraire, privilégie doute, hésitation et vulnérabilité. Sur un support de papier recyclé et ensemencé de graines qu'elle recueille, la trace du vivant s'imprime dans l'incertitude de la couleur, la fragilité de la forme et la seule autorité du hasard. Aussi la photographie se définit-t-elle comme hypothèse dans le seul mouvement du temps qui s'absorbe dans la modestie du regard et la fragilité du papier pour dire le tremblement du monde. Photographier la disparition c'est aussi se saisir et se dessaisir de l'espace et du temps, se libérer du pouvoir de l'image.

Dans une même démarche poétique, Clara Chichin marche, erre et dérive hors sentiers à travers le paysage méditerranéen, là où le relief s'accroche à la lumière dont les éclats s'insèrent parmi les corps qui la subissent et avec le monde qu'elle dévoile. L'image devient alors cet instant de transition, ce lieu de passage sensible entre nous-mêmes et la nature. Et la photographie se greffe sur un paysage recomposé, magnifié, où vagues et rochers palpitent parmi les ors et les soleils du monde.






lundi 16 février 2026

Gérald Panighi, Clémentine Taupin «A contre poil»


Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu’au 4 mai 2026


                                                         Clément Taupin

Gérald Panighi, Clémentine Taupin «A contre poil»

Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu’au 4 mai 2026

A contre-poil et on s’amuse de l’insolence de ce frottement avec le réel quand on observe comment deux générations d’artistes se croisent dans une même liberté pour se défaire des clichés. Pour Gérald Panighi, ce sont ces images d’idées reçues, constamment réécrites pour de nouveau s’effacer, qui traversent son œuvre. Ce sont tous ces fragments du quotidien qui foisonnent dans les médias, la culture populaire ou les mots qu’on laisse tomber et qui ne se ramassent pas. L’artiste les reprend tels quels dans l’essence même de leur décrépitude. Il gratte la surface des choses pour en extraire les lieux communs, comme pour mieux nous dérouter et en suggérer le négatif. Car il y a hiatus ente le mot et l’image et c’est alors la représentation du réel qui serait absurde sans son obscénité. Et par un humour sombre et avec dérision, l’artiste joue de la rencontre fortuite d’une image banale - elle-même souvent calquée d’une BD - avec le flash d’une parole en désaccord avec elle.

Nous voici alors entraînés comme des chiens errants dans un monde fatigué. Phrases mécaniques et mots jetés sur un papier sale dans une vieille casse de machine à écrire. Histoire abandonnée en route quand tout se cogne à l’absurde des jours pareils aux mêmes et sans couleur. Texte en porte-à-faux avec son contexte comme allégorie des passions tristes et l’image d’un chien qui renifle le goudron dans le désespoir des fleurs. Avec désinvolture, Gérald Panighi nous relate des bribes d’éclair dans un récit qu’il laisse en suspens et qu’il nous revient de poursuivre. Mettre des mots dans la poubelle de l’image… Ou l’inverse. Quand le quotidien se heurte à l’histoire de l’art que se passe-t-il? Gérald Panighi nous le dit à sa manière.

C’est aussi sur un hiatus que se construisent les peintures et dessins de Clémentine Taupin. L’artificiel et le naturel jouent de leur contrariété pour produire une œuvre aussi déroutante que fascinante. Le monde de l’agriculture, qui est celui de son enfance et de sa famille, se heurte aux clichés - aussi bien dans une vision réaliste qu’idéaliste. Les animaux domestiques, dans un cadrage serré, presque étouffant, surgissent dans des couleurs dissonantes. La peau se charge de celles de leurs prairies mélangée à un monde numérique. Le vert est lumineux au point de dissoudre la perception traditionnelle de la figure. Les angles de vue s’arrachent au réalisme pour des confrontations vis à vis de nos normes et de nos certitudes. Et d’ailleurs y a-t-il des artistes qui s’intéressent encore à l’agriculture? Dans sa transformation de la nature comme dans celle de notre regard, elle est le point aveugle de l’art d’aujourd’hui après avoir été tant magnifiée au XIXe siècle. Aussi Clémentine Taupin nous livre-t-elle ici une vision inédite du monde agricole. Elle peint et dessine ses mutations. Chaque image recèle donc un élément de surprise et nous engage à regarder autrement une vache dans un champ. Dans la Grèce antique, Héra était la déesse «aux yeux de vache». On peut se dire ici qu’elle nous regarde. Mais que dit-elle de nous?



jeudi 12 février 2026

Le sentiment de la nature

 


L’art contemporain au miroir de Poussin

NMNM de Monaco - Villa Paloma

Jusqu’au 25 mai 2026


                                                    Nicolas Poussin, La mort d'Eurydice

Toute forêt est enchantée, les eaux diffusent leur souffle de même que les prairies riment avec esprit. Et la nature avec la littérature. La peinture de Nicolas Poussin traduisait ce récit qui est aussi bien celui d’un philosophe que d’un poète. Au XVIIe siècle, le peintre fut le premier à s’évader du cadre stricte d’un paysage conçu comme théâtre de l’humanité pour glorifier la puissance intrinsèque de la nature. Avec lyrisme, il la célébra et devant des bouquets d’arbres, il en dessinait toutes les palpitations avant de les restituer sur la toile. Et ces croquis se chargeaient du jour ou de la nuit, du soleil ou des orages. Paisible ou violente, cette peinture porte en elle toutes les couleurs et les ondulations d’ une tragédie heureuse.

Comment cette peinture résonne-t-elle aujourd’hui? A partir de cinq tableaux de Poussin mais aussi de quelques-uns de ses suiveurs, Hubert Robert, Vernet ou Pierre-Henri de Valenciennes, l’exposition monégasque donne voix à quelques dizaines d’artistes contemporains qui tous, à leur manière, renouent avec ce «sentiment de la nature». C’est surtout à Rome que Poussin réalisa son œuvre. Aussi l’art contemporain de l’Italie, en particulier l’arte povera est-il ici privilégié. Mais sculptures, vidéos, photographies ou peintures de nombreux artistes français ou internationaux nous entraînent dans le sillage de ce qu’on appelait dans l’Antiquité les miracula naturae, c’est à dire les «merveilles de la nature». Et ce voyage se réalise au gré de six étapes: orages et nuits, forêts et jardins, marines et chutes d’eau, déserts et volcans, monts et montagnes, fleurs et papillons. Écrite et mise en scène par Guillaume de Sardes, cette exposition se vit comme un enchantement.

Voici donc l’écho des Géorgiques de Virgile, ce chant de la terre qui est aussi une méditation sur la fragilité de la vie. Il s’écrit dans les tableaux de Marine Wallon avec une matière picturale épaisse pour traduire la légèreté jusqu’au vide entre figure et abstraction. Il explose dans l’hédonisme outrancier d’une toile de Walter Robinson. Il s’engouffre dans les vidéos d’Ange Leccia avec le ressac des lames de fond ou le grondement des éclairs. A moins qu’avec humour, dans l’œuvre conceptuelle de Robert Barry, elle ne se dilue dans l’invisible… Toutes les strates du vivant se trouvent ici convoquées dans une floraison de langages, de formes et de couleurs. On circule parmi les œuvres de Christo et Jeanne-Claude, de Paolini ou de Penone, d’Anderas Gursky ou de Pierre Lesieur. Et comme dans tous les labyrinthes, on s’amuse à chercher son chemin, et entre déserts et forêts, on entend, entre joie et inquiétude, le murmure ou le cri du chant du monde. La douceur des fleurs de Pierre Joseph répond aux éruptions volcaniques de Mimmo Jodice.

On ne s’ennuie jamais, on est emporté par le rythme de cette orchestration symphonique quand le vent des tempêtes et le silence des déserts tour à tour nous assaillent, fusionnent ou se dispersent. Et toujours l’on s’émerveille.



mardi 10 février 2026

Chagall à l’œuvre. Un prêt d’exception au musée.


Musée National Marc Chagall, Nice

Jusqu’au 17 mai 2026



Dans son musée, sur les hauteurs de Nice gorgées de lumière, la peinture de Chagall ne cesse d’éclore dans un geste d’élévation vers le ciel. Entre les toiles, les vitraux ou les mosaïques se déployant au fond d’un bassin, le peintre exalte formes, matières et récits. Mais c’est toujours le rêve d’une ascension qu’il poursuit - ailes d’anges ou d’oiseaux pour un envol vers un plafond céleste. C’est pourtant un autre plafond, celui de l’Opéra Garnier à Paris, que Chagall peindra selon le vœu d’André Malraux en 1963. C’est donc là, pour un hommage à la musique, qu’il déploiera une «fleur de lumière», transformant chaque note de Mozart ou de Ravel en une note de couleur.

Des travaux préparatoires, des maquettes et des esquisses illustrent cette réalisation par laquelle le peintre se fait chef d’orchestre et crée ainsi un univers qui englobe le spectateur. Et, en dépit de la polémique qui précéda l’œuvre, il parvint à réconcilier la modernité avec le patrimoine historique. Dans ce ciel tournoyant, Chagall sculpte des rêves et tisse des mélodies quand vibrent les rouges et que les bleus s’approfondissent. Telle est cette introduction pour cette nouvelle exposition dont le second volet s’ouvrira en mai prochain puisqu’elle fait partie d’une récente donation de 141 œuvres par les petites filles de Chagall, Bella et Meret Meyer au Centre Pompidou qui les prêtent maintenant à Nice jusqu’en septembre.

L’opéra c’est aussi une scène, un théâtre dans lequel l’idéal d’un art total s’accomplit. Et l’exposition se poursuit avec les travaux préparatoires pour L’Oiseau de feu de Stravinsky, créé initialement pour les Ballets russes. Inspiré du folklore russe, le récit met en scène l’affrontement entre lumière et ténèbres, amour et destruction. Ici Chagall transpose son univers pictural sur scène. Le rideau d’ouverture, d’un bleu intense, installe immédiatement une atmosphère onirique. Le magicien Kastcheï, figure sombre et menaçante, domine un monde nocturne, tandis que l’Oiseau de feu, chimère mi-femme mi-animale, irradie de couleurs vives. Les rouges, jaunes et roses éclatent dans un ciel nocturne, symboles d’un amour victorieux. Le prince Ivan, bouquet de roses à la main, incarne l’élan vital, la promesse d’un avenir libéré. Chagall peint le rideau et les costumes des danseurs. Ce sont 64 esquisses et derrière la diversité des techniques se dessine une même quête : celle d’un art capable de relier le visible et l’invisible, le quotidien et le sacré, l’intime et l’universel.

Aussi Chagall s’est-il intéressé à la sculpture et à la céramique. De 1950 à 1983, il explore les possibilités plastiques de la terre cuite, du modelage et de l’émaillage. Loin d’un simple artisanat décoratif, ses céramiques deviennent de véritables volumes narratifs. Assiettes, plats, formes courbes accueillent une peinture directe, vibrante, soumise aux métamorphoses imprévisibles de la cuisson. Chagall accepte l’accident, joue avec les surfaces, grave, incise, anticipe les mutations chromatiques. Chaque œuvre semble être une quête de «l'énergie vitale», une tentative de capturer l'esprit de la nature dans la densité de la roche.

À partir des années 1960, Chagall s'approprie aussi la technique cubiste du collage, mais il la réinvente à sa manière, poétique et organique. Il assemble des papiers colorés, des tissus unis ou à motifs pour créer des compositions aux textures riches et profondes. Toujours explorer, se risquer dans de nouveaux chemins, entre terre et ciel, pour célébrer à travers l’art le miracle de la beauté.



dimanche 25 janvier 2026

 

Espace de l’Art Concret, Mouans-Sartoux

Jusqu’au 3 mai 2026



                                               Rob Miles ISS Screenspace 2025

Quand l’art prend de la hauteur : voyage sensible entre orbite terrestre et grilles cartésiennes

À l’Espace de l’Art Concret, l’année 2026 s’ouvre sur une réflexion approfondie sur les relations entre art et science, à travers deux expositions, deux approches distinctes mais convergentes, dans lesquelles l’art se confronte à des cadres scientifiques, techniques et conceptuels exigeants.

Coproduite avec l’Observatoire de l’Espace du CNES, L’Art extra-terrestre au XXIᵉ siècle explore les usages artistiques de l’espace dans un contexte où celui-ci n’est plus un simple imaginaire, mais un territoire réel, structuré par des contraintes physiques. Une douzaine d’artistes travaillent à partir des conditions mêmes de l’exploration spatiale : microgravité, vols paraboliques, Station spatiale internationale, dispositifs de réalité virtuelle ou images satellitaires. L’espace devient ainsi un paramètre actif de la création, intégré au processus artistique.

Les œuvres témoignent d’un déplacement du rôle de l’artiste, désormais inscrit dans des collaborations étroites avec des ingénieurs, des chercheurs et des institutions scientifiques. Les contraintes techniques ne sont plus des obstacles mais des données esthétiques. En mobilisant les conditions extrêmes de l’environnement extra-terrestre les artistes réinventent le corps, le mouvement, le temps et la matérialité de l’œuvre par une lecture critique des enjeux de la conquête spatiale.

En regard de cette exploration extra-terrestre, l’exposition Jürg Nänni – Art & Science propose une œuvre singulière, ancrée dans la rigueur mathématique et la réflexion sur la perception visuelle. Physicien de formation, Jürg Nänni (1942–2019) a développé un corpus fondé sur des règles strictes, des systèmes algorithmiques et une précision géométrique extrême. Longtemps restée confidentielle, cette œuvre est aujourd’hui redécouverte dans toute son ampleur. Fondée sur une organisation cartésienne des couleurs primaires - bleu, jaune, rouge - la règle devient un outil d’exploration visuelle. Inscrit dans la tradition de l’art concret suisse, Nänni s’en distingue par l’introduction de générateurs aléatoires et d’outils informatiques utilisés pour produire des configurations imprévisibles à partir de cadres stricts. Les œuvres mettent à l’épreuve la perception du spectateur: grilles instables, structures vibrantes et champs chromatiques complexes composent un langage plastique qui oscille entre ordre et déséquilibre. Cette recherche formelle s’accompagne d’un important travail théorique, notamment autour des mécanismes de la perception visuelle, que l’exposition prolonge par une installation interactive invitant le public à expérimenter directement ces phénomènes.

Ces deux expositions partagent une même exigence : celle d’un art qui accepte de se confronter à des systèmes contraignants pour en explorer les potentialités esthétiques et cognitives. Loin d’une approche illustrative ou décorative, elles affirment une conception de l’art comme espace de recherche, capable de dialoguer avec la science sans s’y subordonner.