dimanche 28 janvier 2018

Emma Picard, "Des fleurs de tout poil"



 Quand même ne se formule t-il pas encore, il est rare qu'une œuvre plastique ne procède pas d'un récit. Et de l’apparence que celui-ci se donne, ou de la trame qui laisse pressentir le nerf qui l'ordonne, un récit est somme toute ce fil rouge que l'on suit et qui souvent s’imprègne d'un drame. Ce nerf qui irradie l'histoire, l'artiste peut le saisir à sa source, dans son balbutiement, sa quasi transparence. Et peut-être prend-il alors l'amplitude d'un espace, d'une nervure comme ici quand il s'accorde à l'origine d'une feuille, desséchée, travaillée, évidée jusqu'à l'os de son bois. Mais cette feuille-là, cette simple chute, elle nous dira pourtant qu'elle est l'écho des plus grands drames que l'homme pouvait connaître.
Emma Picard nous raconte comment les poilus de la première guerre mondiale évidaient des feuilles pour y insérer des messages intimes. Elle renouvelle maintenant ce geste en tissant des jeux de feuillages qui se défient du vide, de leur squelette et de leur ombre. L'artiste se tient humblement en réserve et laisse à la nature et au temps le soin de poursuivre ce qu’elle a librement conçu. Aussi l’œuvre se déploie-t-elle dans toute sa légèreté ; elle accède à une liberté qui ne dépend de personne si ce n'est, par exemple, du travail des abeilles qui déposent leur cire dans des claies où les feuilles se crispent peu à peu, étalent leur réseau de rides patiemment recouvertes par les lettres fantomatiques d'un nom qui agissent comme un rappel, un cri silencieux. La force de cette œuvre réside dans ce retrait de l'artiste, dans cette nature réduite au langage minimal d'un signe qui pourtant fait résonner en nous cette mémoire que nous ne savons pas toujours  regarder ou entendre. L'artiste peut réaliser des robes de feuillages, des empreintes serrées, des treillages lumineux ; tout est légèreté et pourtant...
Au-delà de cette ode à la nature qui s'exprime par le jeu de simples colorants et de processus naturels, c'est surtout le triste miroir de l'humain que l'artiste représente en creux. Son absence d'humanité. Ou plutôt, dans cette dentelle végétale cousue par des femmes syriennes, faut-il aussi imaginer les accrocs, expérimenter les griffures, recevoir les échardes. Cette peau diaphane et si belle qu'Emma Picard nous laisse entrevoir, c'est pourtant la cartographie d'une blessure. Toujours et encore le sang des poètes.

Hôtel Windsor, Nice


jeudi 25 janvier 2018

Ben Petterson, Mauro Ghiglione, Galerie Eva Vautier, Nice

Photos, Fr Fernandez.

« Remember », Mauro Ghiglione


On n' aborde le travail de Mauro Ghiglione qu'au terme d'un certain nombre de détours. Ou, pour le dire autrement, de contournements et de détournements de l'image. Celle-ci, dans un souci revendicatif affirmé, est le noyau dur de son œuvre. Elle fait écho à une longue tradition philosophique et artistique marquée d'une suspicion pour l'image dont l'un des symptômes majeurs apparut dans le livre de Guy Debord, « La société du spectacle. » Celui-ci s'ouvrait sur une citation de Feuerbach : « Et sans doute notre temps... préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l’apparence à l'être. » Un peu plus loin, Debord lui répondait : «  Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l'unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation . La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l'image atomisée où le mensonger s'est menti à lu-même. Le spectacle en général comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant.»
Nous y sommes. L'image demeure le paradoxe fondamental. Elle témoigne d'un leurre en même temps qu'elle dévoile l'invisible du réel. Ou bien n'est-elle qu'un fragment assujetti au mensonge du spectacle quand celui-ci dévore la vie. Enfin retrouvons-nous ici ces prémisses qui donnèrent lieu et forme à l'art contemporain : Dada, le surréalisme, Duchamp, le ready-made, Fluxus... L'expression d'un art total, délivré de sa fixation à l'image, ne risquait-elle-pas en définitive de conforter le pouvoir mortifère du spectacle ? N'y avait-il pas quelque part l'écueil d'un obscurantisme iconoclaste ? Pourtant seul l'art pouvait légitimement s'emparer de l'image, l'explorer dans ses tripes, la dé-figurer, la déconstruire pour la recomposer sur un autre paradigme. C'est sur cet axe que travaille Mauro Ghiglione. Sur cette urgence aussi car l'omniprésence de l'image dans le monde d'aujourd'hui produit une saturation de l'imaginaire et, à terme, concourt à sa disparition.

« No more Pink ?», Ben Petterson


Lors d'une interview, Ben Patterson déclarait : « Je dis que les artistes sont comme de vieux cow-boys ; ils meurent en restant dans leurs bottes ». De toute sa vie il ne cessa de jouer sur les franges de l'ironie. Disparu en 2016, il se consacra essentiellement à la scène musicale jusqu'à sa participation en 1962 au premier festival Fluxus à Wiesbaden. L'artiste se lance alors dans des assemblages périlleux et spirituels ; il explore la charge invisible des images et l'étalage du mauvais goût. Sa première exposition s'intitulait « An ordinary life » : Tout un programme dont il ne s'extraira jamais. Une œuvre lucide et jubilatoire : Faut-il voir la vie en rose ?







mercredi 24 janvier 2018

Richard Roux, "Message personnel"



                          C'est une forme de malice que de déplacer les formes canoniques de l'histoire de l'art dans un contexte auquel elles sont à priori étrangères quand, par exemple, dans l'apparence d'une filiation au pop art, l'artiste s’exclut de toute neutralité, qu'il écarte la couleur et l'objet pour s'en tenir au stricte affichage d'une histoire personnelle. Malice, hiatus, effet d'éloignement interviennent  alors comme pour conjurer une perte et imprègnent le récit dans un cadre très serré de noir et blanc, dans une série d'images d'un chat - celui que l'artiste aima durant quatorze ans.
                        Pourtant l’anecdote est-elle subtilement corrompue par l'absence de linéarité, de celle qui contrecarre l'illusion du temps dans le développement d'un récit. Celui-ci demeure fractionné ; les images ne s’emboîtent pas, leurs volumes à l'encre noire flottent dans le vide du blanc qui pourtant leur donnent forme. Comme si la mémoire n'était qu'un bloc fragile voué à la déconstruction du réel. Aussi Richard Roux nous propose-t-il ce qu'il est convenu d'appeler aujourd’hui une autofiction sauf que celle-ci ne prend rien en charge du sujet mais désigne plutôt le miroir que lui renvoie l'animal disparu.
                       Ainsi l'image est-elle constamment fragmentée. Elle demeure une synecdoque là où les éléments du récit reposent  aussi béants que les pièces d'un puzzle qu'on ne peut reconstituer . L’œuvre n'est que l’instinct d'un instant alors que  la série, elle, s'impose comme séquence. Richard Roux travaille par séries dans un laps de temps assez court comme pour reconstituer une histoire personnelle mais jamais les séquences ne s’assemblent; elles se juxtaposent, se refusent à la nostalgie.

                      L'art est parfois le négatif de son maître. A l'objectivité du pop art, à sa neutralité acide, l'artiste répond par l'émotion. Celle-ci est muette. Elle ne dit rien d'autre que les simples signes qui la figurent.L'exposition est resserrée dans un espace où les dessins sur les murs répondent à l'installation de blocs d'images brisées à l'apparence de stèles posées sur le sol. Un dispositif qui lui donne toute sa force pour une syntaxe à reconstruire, un récit qu'il faut lire ou imaginer.

Espace "En haut de l'escalier"
2 rue Boissy d'Anglas, Nice
Du 16 janvier au 17 février 2018