vendredi 22 mai 2026

Les roches rouges

 


Musée des Beaux-Arts, Draguignan

Jusqu’au 31 octobre 2026


                                              Armand Guillaumin, L'Île de Besse à Agay, 1895

L’incandescence d’un paysage

L’écorce d’une terre écorchée s’accorde à une mer labourée par les vagues qu’y s’y heurtent pour faire éclore un paysage. De cette terre volcanique aux couleurs de feu, l’Estérel jaillit de la côte méditerranéenne jusqu’aux entrailles de la Provence. Comme d’autres, à Collioure, à l’Estaque ou sur certains sites de la Côte d’Azur, certains artistes à la fin du XIXe siècle ont profité des chemins de fer et de l’apparition du tourisme pour s’installer sur ce territoire longtemps considéré comme un repaire de brigands. Le découvrant en 1876 à partir de la mer, Maupassant écrivait: «Nous approchons de l’Esterel. La longue côte rouge tombe dans l’eau bleue qu’elle fait paraître violette. Elle est bizarre, hérissée, jolie, avec des pointes, des golfes innombrables, des rochers capricieux et coquets, mille fantaisies de montagnes admirées» Tout est dit. Il ne reste qu’aux peintres à restituer l’âme d’un paysage.

Si l’on associe souvent la Sainte-Victoire à Cézanne sans doute faudrait-il penser Louis Valtat comme le peintre de l’Esterel. Moins célébré que ses amis Bonnard ou Renoir, il fut tour à tour influencé par les nabis, les pointillistes, les post-impressionnistes et les fauves ce qui l’empêcha de devenir le «propriétaire» d’un style. Les nombreuses toiles présentées à Draguignan témoignent cependant d’un don particulier pour saisir les palpitations secrètes de la roche quand celle-ci est en proie aux caprices de l’air et des pins qui l’éraflent. La touche est vive, la couleur hurle comme des bourrasques de vent et des assauts maritimes. A elle seule, la peinture saisit le paysage dans son souffle, la nature entière se contracte dans la matière colorée déposée sur la toile. C’est le triomphe de la couleur pure. Albert Marquet peindra lui aussi la baie d’Agay où s’était d’abord installé Valtat. Mais rochers, mer et cieux s’équilibrent davantage dans la douceur tandis que Guillaumin, qui y résida également, rendra avec justesse le contraste saisissant des convulsions minérales et des découpes de roches avec la sérénité d’un horizon marin marié au poudroiement du ciel.

Construite en cinq sections pensées par Marine Roux, la scénographie nous entraîne sur les pas de nombreux peintres qui ont su restituer le sentiment d’un espace aussi particulier que celui de l’Esterel. Les variations chromatiques composent à elles seules une trame symphonique dont les accents se modulent selon la quinzaine d’artistes et la cinquantaine d’œuvres qui se déploient d’une salle à l’autre. La lumière se module, les rochers déchirent ou se tapissent dans l’ombre, les peintres s’appellent Ker-Xavier Roussel, Lévy-Dhurmer, René Sayssaud ou Clémentine Ballot. L’ensemble des œuvres constituent une sorte de grammaire pour la composition d’un paysage. Le corpus reste le même et pourtant chaque phrase diffuse sa propre densité. Aussi faut-il s’en emparer pour, par la suite, écouter les vibrations que la nature seule ne parvient à traduire quand vagues et rochers s’étirent dans les méandres d’un langage inconnu.


dimanche 17 mai 2026

«Couleurs d'un siècle»

 


Musée d'Histoire et d'Art de Bormes

Bormes-les-Mimosas

Jusqu'au 7 février 2016

                                                        Bénézit, Atelier en plein air, 1905


La lumière n'éclaire pas seulement les collines, elle façonne les regards. Dès la fin du XIXe siècle, Bormes-les-Mimosas et ses alentours devient un refuge pour des artistes venus rechercher la respiration d'un paysage. A l'heure où les villes industrielles s'étendent et bruissent de modernité, le village offre le silence des pins, la douceur des saisons et cette lumière méditerranéenne qui semble dissoudre les contours du réel.

L'arrivée de la ligne de chemin de fer Hyères-Saint Raphaël ouvre la voie à une aventure artistique inattendue. Très vite peintres et voyageurs s'y retrouvent, séduits par la puissance des couleurs, la transparence du ciel et le subtil équilibre du ciel et de la mer. En 1891, Henri-Edmond Cross s'installe à Bormes où il explore les principes du néo-impressionnisme et les relations de la lumière et de la couleur. Au même moment, Jean Peské découvre la Méditerranée et s'installe dans le village en 1910. où il peindra aussi bien la nature que la vie quotidienne des paysans et des pêcheurs. Théo Van Rysselberghe s'installe près de là au Lavandou. Emile-René Ménard y cherche une harmonie symboliste nourrie d'antiquité tandis que, plus tard, Emmanuel-Charles Bénézit ou Roberta Gonzalès prolongeront ici cette métamorphose de la nature à travers l'acte créatif. Tous découvrent dans le paysage borméen un atelier à ciel ouvert, un lieu ou l'on peint autant la lumière que le temps qui passe.

Dans cette aventure, le paysage n'est jamais un simple motif. Il se confond à une expérience intérieure. Les artistes abandonnent peu à peu les conventions académiques pour saisir l'instant – une ombre glissant sur les mimosas, un reflet inédit sur la mer, la poussière dorée d'un sentier. La couleur s'impose, les formes se simplifient, les contrastes s'amplifient, la toile diffuse l'espace des sensations. Bormes conserve désormais dans ce Musée la mémoire de cette effervescence et de superbes peintures et dessins. Derrière les façades baignées de soleil comme dans le creux de ses ruelles et jardins, vibre encore l'écho de ces peintres qui avaient compris que la lumière était une matière vivante. Et que la peinture serait son langage.


mardi 12 mai 2026

La matière à l’œuvre


Terra Rossa, Salernes

Jusqu'au 27 juin 2026




De ma terre à matière, au-delà de la communion des mots, surgit cette connexion au sable, à l'argile, à la boue et à toutes les transformations que l'homme peut y apporter. C'est ce qui se joue à Terra Rossa, le Musée de la Céramique à Salernes. L'exposition proposée par 19 artistes du Collectif stART résume les multiples manières d'inscrire la matière au cœur de la création - verre, carton, polyester ou plâtre. Pourtant, comme le Musée s'attache essentiellement à la relation à la terre, il ne s'agira ici que d'un choix limité d'artistes qui ont explicitement décliné toutes les variations que cet élément primitif peut produire dans une création contemporaine. Et les propositions oscillent entre artisanat ou méditation profonde. Matière pensée comme support ou matière sublimée dans l'idéal de sa seule présence dans l'attente du miroir ocre du ciel.

C'est là que les œuvres de Nathalie Broyelle s'expriment dans une intensité inédite. Une série de vastes toiles s'irriguent de pigments et d'ocres issus de la terre salernoise. Apparition et disparition tissent des gammes sourdes et feutrées comme dans l'espoir d'une révélation. Et en effet, comme dans le Suaire de Turin, ce sont des figures de sanguine et de terre qui, entre coulures, pleurs ou pluies, s'exhalent dans l'annonciation de la terre liée au corps dans sa naissance et sa décomposition. Ainsi la dimension sacrée surgit-elle des pores de cette argile quand elle se métamorphose en une peau sous laquelle bat avec inquiétude le cœur du monde.

Pour sa part, Louis Dollé choisit la terre issue des fouilles archéologiques du Lazaret à Nice pour des têtes installées sur le sol comme des cris béants vers le ciel. C'est aussi une terre transformée, la faïence rouge chamotée, que manipule Richard Pellegrino pour d’austères stèles qui s'élèvent et qu'il nomme des «urnes»... A l'inverse, c'est plutôt dans un chant de la terre que résonne l’œuvre de Louise Caroline. Sur du papier froissé, elle fait danser le sang, le sable et l'or. Des sillons d'encre irriguent des crevasses d'où le soleil parvient à émerger. Le sang de la terre épouse le chant du monde.



lundi 11 mai 2026

AFRICA POP

 


Musée International d'Art Naïf

Jusqu'au 18 octobre 2026



Alors que les frontières de l'art contemporain ne cessent de se redessiner, voici que Africa Pop ouvre une brèche lumineuse entre mémoire populaire, création textile et esthétique du quotidien.

L'art naïf se définit essentiellement par sa simplicité visuelle, ses formes épurées et ses couleurs en aplats pour dire le monde du visible quand il s'entrelace aux désirs et aux rêves. Voici que dans son Musée, il rencontre l'Afrique avec son rythme, sa spiritualité, sa matérialité et son humour pour composer un vaste poème visuel quand les tissus Wax deviennent langage, manifeste et vibration collective. Construit comme un immense imagier vivant, le parcours entraîne notre regard du jardin aux salles d'exposition jusqu'à l'ancien appartement des conservateurs comme pour brouiller les notion d'espace et toute idée de hiérarchie. De même le continent africain se heurte-t-il ici à l'art occidental quand il fait écho au Pop Art dans une même floraison de couleurs pour dire le quotidien, la consommation et la culture de masse.

Entre art et artisanat, une Afrique créative, plurielle et résolument contemporaine se déploie parmi des créations anonymes où le Wax est ce tissus traditionnel importé d'Europe depuis plus de 130 ans sur les marchés africains. Il raconte une histoire multiple et bariolée, faite de de transistors, de téléphones ou d'accordéons comme autant d' énigmes contemporaines parmi des motifs décoratifs.

Là où le pop art occidental cultivait l'ironie, Africa Pop privilégie la transmission et le dialogue. Les motifs textiles racontent les mutations sociales, la musique, le sport ou encore les nouvelles mythologies modernes du continent. Mais cette exposition nous transporte surtout dans un joyeux voyage parmi des tissus mais aussi des matières recyclées, des vêtements, des sculptures ou des installations indéterminées où la vie et l'humour triomphent parmi des bribes de récits mêlés à une jungle de couleurs fauves. On s'y promène comme dans un marché ouvert et ici l'art s'ouvre à tous, on flâne, on rit, on s'étonne. On voyage sur des patins à roulettes plutôt que sur des tapis volants et cet art là prend alors un parfum de liberté.