mardi 7 juillet 2026

Regards actuels sur la Figuration narrative

 

Centre d'Art La Falaise, Cotignac

Jusqu'au 19 septembre 2026




Dans les années 60, tandis que l'abstraction domine la production artistique par son lyrisme ou sa rigueur géométrique, les artistes de la Figuration Narrative réintroduisent la figure et le récit au cœur de la peinture. Les «regards actuels» sur ce mouvement au Centre d'Art La Falaise à Cotignac, au-delà d'une simple rétrospective, nous permettent de penser aujourd'hui cette histoire qui ne cesse désormais de nous hanter: le pouvoir de l'image.

Monory, Fromanger, Arroyo, Télémaque... Ce sont 18 artistes qui sont ici présentés à travers des œuvres importantes qui, à l'instar du Pop art durant la même période, adoptent les codes de la culture populaire. Mais, ici, plutôt que de se plier à elle dans une esthétique des médias de masse et de la consommation, les peintres de la Figuration narrative se transforment en témoins actifs; montrer pour interroger, exposer pour déjouer... La toile cesse d'illustrer une histoire déjà faite, elle juxtapose les situations, déconstruit le quotidien à partir d'aplats chromatiques, de contours nets, de cadrages inédits et d'objets qui se répondent, parfois se contredisent, et toujours nous invitent à recomposer le sens. Sa force tient à son apparente simplicité - lisibilité des formes, clarté de la composition, autorité de la couleur. Pourtant cette sobriété masque la complexité narrative des œuvres quand celles-ci jouent de plans superposés, de temporalités disjointes ou de hors-champs implicites...

Chacun apporte son style comme sa marque de fabrique. Klasen réduit le plus souvent la toile à un fragment photographique et à une froide signalétique. Monory nous entraîne dans une nuit bleue comme dans un film où le rêve se joue de l'amour ou de la violence. Les corps colorés des fantômes quotidiens errent dans un monde sans âme, A la marge de l'hyperréalisme, Rancillac ou Schlosser, jouent sur des gros plans de corps morcelés...Toujours il s'agira avec ironie, distanciation, de dénoncer les représentations collectives tout en exhibant leurs mécanismes quand l'image devient icône, comment la répétition use le sens.

Cette exposition nous permet de comprendre que la Figuration narrative ne se réduit pas à cette période des Trente Glorieuses. Son esprit irrigue aujourd'hui des pratiques qui scrutent les flux d'images contemporains issus du monde publicitaire ou des réseaux sociaux. Face à la saturation visuelle d'un monde artificiel, la peinture nous oblige à penser, à refaire le monde, à traverser les frontières du visible.

dimanche 5 juillet 2026

Bertien van Manen, «Les échos de l'ordinaire»

 
                                Centre de la photographie de Mougins

Jusqu'au 4 octobre 2026




La vie des autres, le poids du monde au travers des secondes qui s'écoulent, c'est tout cela qui s'infuse sur la pellicule photographique de Bertien van Manen (1935-2024). D'abord mannequin, en 1958 elle passe très vite de l'autre côté de l'objectif pour céder sa place aux «invisibles», non pas pour les glorifier ou vers une quelconque démarche sociologique mais seulement comme pour entrer dans une méditation sur la condition humaine. Avec humilité, sans s'attacher à un style particulier, ignorant la beauté ou la laideur, elle raconte la vie des gens les plus modestes. Et les nombreuses photographies qu'elles réalisera d'abord pour des commandes pour magazines avant d'opter pour un appareil de simple amateur, ne s'attachent à aucun format, en noir et blanc comme en couleurs. Les photos s’égrènent simplement au fil des jours comme si son existence révélait le miroir de celle d’autrui. Portraits, scènes d'intérieurs, le plus souvent, ou parfois la solitude d'une maison sans rien d'autre, ponctuent ce journal de bord.

Et pourtant l’œuvre bouleverse par cette attention portée sur un regard, sur des gestes tendus ou relâchés, la position inconfortable des corps ou leur affaissement. Et sur tous ces détails qu'on ne regarde plus mais qui signent l'identité d'un être ou d'une communauté. Il n' y a jamais de pathos, pas d'éclats, de rires ou de larmes mais seulement l'image récurrente d'une situation. Et cet anonymat se charge alors de toute cette existence que les plus humbles, les plus démunis, les oubliés ne parviennent pas à exprimer au point d'oublier eux-même la dignité de leur existence. Mais la photographe ne parle pas pour eux, elle témoigne de l'éloquence de leur silence.

Pourtant la photographie elle-même semble porter cette parole. Elle s'émancipe des failles techniques, des flous ou des erreurs d'exposition, elle se revendique dans la modestie du regard, dans la fragilité et l'écoute de l'autre. Elle suit la variation des jours au hasard des rencontres et des voyages. Elle ne résume rien d'autre que l'instant où elle est produite. Elle est humaine, simplement humaine. Et tout au long de son existence, l'exposition dévoile par séquence comment, en Hollande, en Amérique, en Russie ou ailleurs, Bertien van Manen pénétrait la vie des gens, à pas feutrés, avec humilité, qu'il s'agisse de religieuses, de femmes travaillant dans les mines ou de simples anonymes. Et l'on comprend que la photographie ici, dans sa stricte neutralité, ne témoigne d'aucune psychologie et ne revendique rien. Elle témoigne simplement d'un destin.

samedi 4 juillet 2026

Victor Brauner, «L'aventure magique»

 

Nouveau Musée National de Monaco, Villa Paloma

Jusqu'au 3 janvier 2027


                               

L'aventure n'est pas une errance, elle procède au contraire, de par son étymologie, à «ce qui doit se produire». Et l’œuvre de Victor Brauner (1903-1966) se réalise sous le signe d'une prémonition, celle d'une fusion magique de l'espace et du temps pour une exploration de l'invisible. C'est ce fil d'Ariane que l'artiste ne cessera de développer entre dessins, toiles et sculptures à partir des années 20 lorsque, juif de Roumanie, il découvre la France. Prémonition encore quand, lors de cette quête de l'invisible et d'une vie tumultueuse, il perdra un œil en 1938. Et cet œil solitaire, déjà obsessionnel sur ses toiles, deviendra ce soleil iconique qui s'ajoutera aux signes archaïques qui parsèment son œuvre. Serpents, chats, fleurs ou lèvres stylisés sont autant de signes dans un vocabulaire universel pour dire le monde et en déchiffrer le mystère à partir des signes des civilisations anciennes à travers tous les continents.

A partir d'une collection privée de Patrice Pastor et avec plus de 160 œuvres, l'exposition monégasque nous entraîne dans un voyage ésotérique, celui d'un artiste fasciné par les aplats et les profils de l'ancienne Égypte, les contours du Sphinx et les couleurs pures d'un monde originel. Et le bestiaire précolombien ou de l'Océanie se confronte à de simples traits ou à des flèches, à des êtres hybrides, des lunes ou des formes géométriques. Car de cette totalité surgit la puissance de l'éternel comme un talisman pour conjurer la tragédie, un repère entre «totem et tabou», entre ironie et érotisme, pour un art visionnaire.

Victor Brauner rencontre André Breton en 1933 et adhère au surréalisme. On y retrouve parfois l'espace mouvant d'Yves Tanguy ou les corps corsetés et mécaniques de Chirico. Mais durant la guerre, il se réfugie dans les Haute-Alpes et c'est là qu'il découvrira la cire comme un matériau magique qu'il travaillera pour diluer la couleur sur la toile ou pour des expérimentations et des collages. Et d'une salle à l'autre on voit comment l'artiste ne cesse d'expérimenter comme si dans chaque œuvre, la vie reprenait souffle, autrement. Conduite par Camille Morando, l'exposition restitue ce souffle parfois halluciné, parfois réduit à une brindille de cendre. Le peintre collectionna aussi des pièces d'art primitif, d'Afrique et de Papouasie Nouvelle-Guinée. Autant d'éléments qui accompagnent ce voyage qui est aussi celui de l'histoire de l'art quand elle parle de beauté, de terreur, de désir ou de fièvre. Et cette histoire-là, elle s'écoule «magiquement» dans l’œuvre de Brauner et elle nous en dit parfois davantage que tout autre livre d'Histoire.