dimanche 20 août 2023

Martial Raysse, « Œuvres récentes »

 


Musée Paul Valéry, Sète

Jusqu’au 5 novembre 2023



Art, littérature ou la vie elle-même, tout réside dans la seule construction d’un récit. En ce sens, il n’existerait qu’un art narratif comme pour la peinture qui ne cessa d’illustrer un récit mythologique, religieux ou héroïque avant même de saisir la réalité d’un corps, d’un visage ou d’un paysage. Le récit personnel s’ancre ainsi dans un récit historique et il s’agit alors soit de le poursuivre dans l’adhésion de l’image au réel, soit de s’en débarrasser en créant les fondements d’un autre récit, celui que la pensée seule élabore quand elle se casse pourtant les dents sur l’écran du monde. Il ne s’agit plus alors de raconter ou de commenter mais bien d’essorer le système de l’image, d’en extraire les normes spectaculaires et marchandes et tout ce qui nous asservit à leur domination. Martial Raysse est celui qui, dans son imagerie pop du néon et des odalisques, connut la gloire et qui, un jour, s’exila dans le Sud-Ouest et rompit avec le monde et le marché de l’art.

Loin d’être un peintre narratif, Martial Raysse est un peintre littéraire qui utilise lignes, couleurs, fond et figures comme des mots. Il confie: «La peinture m’intéresse parce que c’est un langage sans paroles. C’est pour ça que je suis devenu peintre, sinon je serais devenu écrivain. La peinture est un langage universel.» L’artiste ne représente rien d’autre qu’un récit personnel où les émotions s’agglomèrent à l’invention de mythes où des personnages mal léchés, hirsutes et inhumains interprètent dans le cadre du tableau une danse sacrilège pour la peinture elle-même. La couleur est acide, les traits sont louches, les regards suspects, les gestes faux. Le rose est morose et le bleu suinte le blues. De ce désaccord avec la nature et sa reproduction, Martial Raysse écrit une partition folle, sombre et joyeuse qui serait celle d’une danse endiablée si le peintre n’en coagulait le mouvement dans la force silencieuse ou souterraine de l’image. Celle-ci ne cesse d’être la cible de l’artiste qui l’imprègne d’un élément sacrilège, d’un rictus et, souvent d’un titre ironique. Le peintre travaille ici avec des mots issus des fonds d’une mémoire collective et non avec ceux de la grandiloquence de la préciosité de la folie comme le ferait Garouste. En une centaine d’œuvres produites dans les quinze dernières années, une écriture picturale inédite se déploie dans son incandescence sombre et son autorité rieuse.

Martial Raysse est aussi sculpteur et s’autorise tous les matériaux; il écrit des poèmes et réalise de petits films, il dessine et il fait ce qu’il veut. Il est la liberté car la gloire, la mode ou les idéologies n’ont pas de prise sur lui. A elle seule, sa peinture témoigne des désordres du monde qu’il nous revient désormais d’interpréter. Martial Raysse déclara à Otto Hahn: «J’ai fait des études littéraires mais j’ai abandonné car je voulais me consacrer à la poésie. Influencé par Mallarmé, je cherchais à réduire la phrase à sa quintessence pour n’employer que deux mots qui s’entrechoquent.»

Sur les contreforts du cimetière marin, le Musée Paul Valéry de Sète avait présenté l’été dernier une rétrospective passionnante de l’œuvre de François Boisrond, autre artiste aussi célèbre qu’inconnu. Un musée qui devrait être un modèle pour bien d’autres...

                                                               "Courage Martial" Huile sur toile, 200x131cm Pinault Collection
                                      

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jeudi 3 août 2023

Françoise Petrovitch, «Aimer. Rompre»

 

Musée de la Vie romantique, Paris

Jusqu’au 10 septembre 2023




Les yeux clos et des paysages éteints. Et la douceur de la tristesse. Le Musée de la Vie romantique s’imprègne de cette peinture humide comme des larmes retenues au bord du pinceau pour dire une incertaine présence au monde, les corps éventés, la pensée prisonnière. La peinture fluide de Françoise Petrovitch, toujours au bord de l’effacement, trouve ici son havre naturel et s’y loge dans une somnolence rêveuse. Une Ophélie lointaine se dévoile dans ses teintes soyeuses de rose ou d’un bleu délavé pour un ciel éternel à lui-même et d’un temps absent. L’artiste peint et repeint l’évidence de l’image quand la réalité du monde peine à s’exprimer en cris ou en silences et qu’il lui faut ce retrait dans l’au-delà d’un miroir pour susurrer des mots prisonniers de l’âme et du cœur.

«Aimer, Rompre». Brûlure et déchirure se consument alors en tâches et en couleurs, en brumes et en mains qui s’agrippent aux corps pour ne pas les perdre. Françoise Petrovitch dessine le sourire des pleurs pour raconter les solitudes, les instants où le flux de la vie s’interrompt comme dans un arrêt sur image. Alors tout se cristallise dans une simplicité absolue, dans une imagerie qu’on croirait surgie de l’enfance mais tellement hors du temps et dans l’ailleurs d’un monde déchiré au désir et au réel. Être étranger au monde c’est dire l’autre qui nous ronge en nous-mêmes. L’artiste peint cet autre, cette personne que nous ne sommes pas et qui ne cesse de nous hanter. Tout est terriblement simple comme dans un paysage désolé qui se teinte d’une pluie apaisante puisque c’est ainsi que la peinture se dépose sur le papier ou la toile.

Pourtant à l’effusion romantique, Françoise Petrovitch répond par l’écran du cliché, la fragilité, l’incertitude, l’indécision. Les attitudes sont figées comme si l’image elle-même s’emparait des êtres avant que ceux-ci ne trouvent la liberté de vivre, d’aimer, de rompre… Peut-être alors faut-il peindre pour s’évader de l’image?





«Souvenir nouveau»


Le Grand Café, Centre d’Art Contemporain, Saint-Nazaire

Jusqu’au 10 septembre 2023


                                                         Nina Childress

Comme l’union de la carpe et du lapin, «Souvenir nouveau» se veut une locution de coïncidences et de paradoxes pour, dans un même espace, la présentation de peintures acidulées et pop de Nina Childress ou de Jean-Luc Blanc face aux raccommodages inquiets de Liz Magor. L’art se nourrit ainsi de ces accidents qui s’emparent des normes pour s’ouvrir à de nouveaux territoires. Et de cet ensemble rythmé voire chaotique, émerge un présent programmé comme une mémoire avec en guise d’introduction: «Les contrastes accentuent les échos entre les œuvres pour aller chercher derrière les généralités des lignes de force souterraines qui nous parlent toutes d’un rapport au temps présent hanté par des réminiscences

Sur ce fil discontinu, une vingtaine d’artistes de plusieurs générations élaborent esthétiques ou concepts qui se croisent, se heurtent ou se dissolvent dans un temps déconstruit. Mais il est dit que «le passé est un inépuisable magasin de nouveautés». Aussi tout peut se décliner avec humour ou dans le sérieux d’une autorité hautaine quand l’artifice répond au réel et que peintures, sculptures, photos et vidéos se télescopent dans un accrochage audacieux pour délivrer un récit parfois tout autre que celui que l’artiste aurait pressenti. C’est ainsi que les automatismes de langage élaborés comme des séquences peintes de Sylvie Fanchon se trouvent en résonance avec des toiles lumineuses de Samuel Richardot où corps et paysages s’assemblent dans une identité rieuse. De même les photographies d’Anne-Lise Seusse désignent des masses d’objets hétéroclites dénichés aux Puces de Saint-Ouen pour une réflexion sur la marchandise et l’écologie quand, ailleurs, les œuvres de Pierrette Bloch élaborent leurs superbes enchevêtrements de nœuds et de mailles tricotées comme des dessins ou des mots qui parlent de l’épaisseur du seul silence…

Comment tout réunir quand tout s’oppose? Comment construire un discours quand le fil conducteur est rompu et qu’un temps détruit répond à un espace friable? Peut-on croire qu’entre elles les œuvres entretiennent toujours un dialogue? Au moins, au-delà de la qualité de beaucoup des œuvres présentées et de son ambition, cette exposition a-t-elle le mérite de dire en creux ce qu’elle veut nier: On ne dit pas n’importe quoi, n’importe où et n’importe comment.

                                                               Sylvie Fanchon