vendredi 27 mars 2015

Alain Lestié, "Contretemps"

Galerie Depardieu, Nice



« Contretemps », tel est le titre d' une exposition dans laquelle, en effet, le temps semble s'adosser à l'espace pour des jeux d'oppositions comme autant de ferments pour l'éclosion de sens qui resteront pourtant en gestation.
Car l'univers d'Alain Lestié est celui d'une poésie qui ne se livre jamais entièrement , ni par le regard ni par la raison, quand le spectateur est incité à suivre les parcours d'une pensée qu'il devra tenter de reconstruire au fur et à mesure que les indices se formulent alors qu'au même instant, les traces s'effacent...
Le jeu subtil du crayon et de la gomme est ici redoutable : il illustre ce combat de l'apparition et de l’effacement quand l'un porte le germe de l'autre aussi sûrement que le lien de l'ombre et de la lumière, du jour et de la nuit.
« Contretemps », donc. Combat dans l'espace et dans le temps mis en scène dans le clair-obscur du dessin. Mais faut-il parler ici de dessin quand ce n'est plus la ligne qui s'impose et que les formes hésitent dans le gras du crayon, dans l'antre de masses où couvent d'impérieux mystères ? En effet cet univers semble chargé des signes d'une force primitive, chaotique, chargée de questions, de fragments, de mythes, de mots. Et tout cela s'efface, revient par vagues, crée des hiatus, se dit et se renie... Ne reste que l'essentiel, c'est à dire l'indéfinissable, ce qui surgit dans les marges quand de la masse crayonnée vont sourdre des éclairs de représentation aussitôt éteints par d'autres qui se superposent à eux – éléments géométriques, balbutiements d'objets ou de symboles, d'appels, de mots griffonnés...
Il y a là la puissance de ces retables d'autrefois quand les scènes se chevauchaient pour des récits édifiants que le fidèle était convié à reconstruire. Diptyques, triptyques et autres dispositifs scéniques se retrouvent ici pour ces mystères à jamais ouverts puisque le dévoilement provisoire d'un plan se voit annihiler par d'autres virtualités. Il n'y a plus de clé et le mystère lui-même se dissout quand le plein et le vide sont le flux et le reflux de l'espace. Ne reste que l'émerveillement.

Contretemps. Comme la lumière qui surgit ici par le geste de l'effacement. Comme ce qui s'efface et ne cesse de se recouvrir dans la beauté d'un palimpseste : Ici les mots ne sont pas encore des mots, les choses ne sont que l'écho de celles à venir. Tout ceci est si fragile, si incertain. Et pourtant tout ceci se joue ici à la lueur de la poésie, au bout des mains de l'artiste.




lundi 16 mars 2015

Lydie Dassonville

La conciergerie Gounod, Nice





     Lydie Dassonville ne se définit pas comme photographe puisque la performance intervient souvent en amont de l'oeuvre. Ici la photo n'est qu'un support à des installations où l'infiniment petit d'un troupeau de moutons défie la société marchande, le ciel, l'univers... A l'instar de Sisyphe, l'homme moutonnier est condamné à ce destin tragique de l'aliénation mais, pour citer Camus : "Il faut imaginer Sisyphe heureux."
     Et l'artiste l'imagine, le met en images...
     Voici donc des photographies qui procèdent d'installations minutieuses et facétieuses: objets détournés de leur fonction,moutons, ciel, nuages vrais ou faux... Mais qu'importe puisque, dans cette histoire somme toute pas si drôle, l'artiste trouve le biais jubilatoire. Car l'humour noir, elle le met en couleurs et elle nous promène ainsi avec une liberté heureuse dans un univers factice à la fausse naïveté et si proche du nôtre... Et le sourire qui point derrière ce décor est une cicatrice qui guérit. Notre double dans ces moutons de Panurge s'amuse de cette ambiguïté constante. Comme chez Rabelais, tout fonctionne sur des changements d'échelle.
     Nous voici donc  loin de certaines productions de l'art contemporain, de l'ennui, de la rébellion de salon ou du faux intellectualisme. Lydie Dassonville renoue avec l'authenticité de la poésie, dans un monde surgi de l'enfance comme si tout se jouait dans les "racines du ciel" quand on crée un univers et que, pourtant, tout est déjà là: l'étouffement du monde, le poids de la marchandise, l'asservissement...Tous ces maux du monde que l'artiste désigne par les objets de l'aliénation à travers lesquels  l'homme-mouton évolue: boites de conserve, jouets, pilules, objets informatiques..
      L'acte de l'artiste est aussi une revendication à s'extraire de cette aliénation. Par le haut, par une énergie positive, par la poésie, par l'art. Alors, bon voyage!











dimanche 15 mars 2015

Anita Gauran

Galerie Eva Vautier, Nice


              Alors que bien souvent l'oeuvre résulte davantage d'un discours préétabli plutôt que de la volonté d'ancrer celui-ci  dans un dispositif visuel, il existe des artistes qui, par l'intensité de ce qui est montré, par l' autotomie de chaque pièce à l'intérieur d'un ensemble cohérent, parviennent à donner force au sens par le seul jeu des formes et de la matière. Par le dépassement de celles-ci, leur recomposition, leur excès. Par l'élaboration d'une mise ne scène qui exhibe les codes de la figuration pour en dévoiler les manques, les trucages ou l'iconographie sociale et médiatique en butte au ressenti de l'artiste.
               Natacha Lesueur appartient à ces artistes-là. Elle le démontre à la Galerie de la Marine mais aussi chez Eva Vautier. Dans la même exposition, Anita Gouran poursuit avec brio un travail exploratoire sur le temps.

                   Anita Gauran, dans les quelques pièces présentées ici, se réfère à l'antique mais dans une vision qui redéfinit notre présent. Achronisme et anachronisme se jouent lorsque le medium photographique noir et blanc révèle des figures ou des vides qui se heurtent au mythe. Or une mythologie c'est aussi une collection d'images arrachées à leur temps, réécrites par d'autres cultures... L'installation à laquelle les mythes sont soumis par l'artiste permet une confrontation avec le regard contemporain.
                Pour chaque pièce, la photographie prend appui sur un matériau et une structure spécifiques. Ils permettent une variation sur l'espace de manière à figurer la distanciation vis à vis d'une iconographie que le temps aurait rendu factice. Par exemple, Anita Gauran sait parfaitement user d'un film plastique qui, tour à tour, semble dévoiler, occulter ou prolonger la photographie.Comme elle utilise, ailleurs, une plinthe en bois d'ornement grecque, comme soulignement et allusion au bas relief pour placer dans une perspective décalée le socle des divinités anciennes dans un affrontement entre réel et imaginaire. Sur un autre mur, une forme blanche  dans un cercle contrarié évoque Apollon quand il s'agit de l'agrandissement retravaillé du logo d'un taxi... Ailleurs, c'est un vaste "rayogramme" composé d'épreuves argentiques dont le noir et blanc fortement contrasté est parasité par les formes vides et blanches d'objets fantômes et viraux par leur incongruité. Par ce parasitage en creux de l'antique avec notre quotidien, l'artiste réévalue aussi bien notre rapport à la mythologie qu'aux représentations et aux conventions que l'art, traditionnellement, nous a fournies.
                         Ce qui importe ici c'est l'exigence du regard qui "écrit". Anita Gauran le prouve lorsqu'elle construit une sculpture- présentoir, "Eros et Pan" qui devient dans la double page sur ce qui serait un lutrin, le croisement de l'identique et de l'altérité.
                               Chaque pièce apporte ainsi par des moyens différents une nouvelle interprétation pour cette exploration dans les territoires du plein et du vide qui sont aussi les territoires du temps. Le temps noir et blanc de l'apparition, de la disparition .Le temps  de l'émotion qui recompose l'archéologie de l'art et, surtout, nous propose une belle lecture de ce que l'art peut encore nous offrir.







                      

mardi 3 mars 2015

Natacha Lesueur, "Exotic tragédie".

Galerie de la marine, Nice



Si l'accent est souvent mis sur le regard face au corps dans le travail de Natacha Lesueur on en oublie facilement ce qui se donne , frontalement, à voir : De la photographie, essentiellement, mais traitée de façon picturale. Avec une figure qui surgit d'un fond ou, au contraire, qui se confond à lui .Et c'est ainsi que là  le visage féminin se compose, non seulement dans sa réalité, mais par le support de ce fond soigneusement élaboré. Car il y a dans cette série un rappel de tous les artifices de l'art classique et on songe souvent au maniérisme d'Arcimboldo, voire au grotesque de Quentin Metsys.
Bien sûr le propos diffère par sa dimension critique quoique Natacha Lesueur ne répugne pas à jouer de ces glissements de sens entre ce qui est montré et le "monstre". En effet, la perfection du grain photographique, de même que le travail sophistiqué sur le décor, renforcent l'aspect exhibitionniste du modèle quand le trouble surgit d'un visage expressionniste jusqu'à l'extrême et pourtant dénué de toute psychologie. Refus de l'émotion, de l'érotisation, quand ce visage est la cible de notre regard mais qu'il nous renvoie à notre fonction de voyeur et de ce qui nous appâte : fleurs, bijoux ou rubans, tout cet attirail kitch avec lequel la femme est appelée à se confondre.
Un jeu subtil se tisse dans cette esthétique de papier glacé, issue de l'image publicitaire et des mythes hollywoodiens puisque dans cette exposition « Exotic tragédie », l'artiste se réfère à cette icône brésilienne du cinéma hollywoodien que fut Carmen Miranda. Le mythe permet alors à la figure de se désincarner grâce à la mise à distance, par le décalage vis à vis du réel avec le maquillage, la fabrication d'un corps réduit à un décorum, à un fantasme vide. Ne reste plus que la tragédie...
C'est aussi tout le paradoxe de l'image publicitaire qui, par sa perfection et son rapport à nos mythologies, parvient à s'incruster dans notre vision du monde à la manipuler et même à la créer. Elle agit comme un slogan insidieux que Natacha Lesueur parvient à déjouer, froidement, pour en exhiber les tours, les détours et les contours. C'est superbe et terriblement silencieux. Du grand art.