lundi 26 juin 2023

Béatrice Lussol, Agnès Vitani, «à bras-le-corps»


Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu’au 23 septembre 2023


                                                                        Béatrice Lussol

Il y a chez l’une cette intimité toute féminine dont l’intériorité déborde sur des paysages imaginaires. Et chez l’autre, l’écorce sèche des corps dans leur stricte extériorité, leurs rebus d’accoutrements et le souvenir de leurs gestes. De l’une à l’autre, ce n’est pas un corps à corps qui se joue sur ces deux versants que tout pourrait opposer mais plutôt une rencontre qui prend forme et lors de laquelle, deux femmes artistes prennent l’art à bras-le-corps pour tracer des chemins qui tour à tour divergent et se croisent.

Ce qui réunit sans doute au mieux Béatrice Lussol et Agnès Vitani, c’est cette forme d’énergie jubilatoire nimbée de mystère et d’érotisme à moins qu’elle ne contienne ces relents de perversité ou de blasphème, entre enfer et paradis, qu’on trouva en 1974 dans un film de Robbe-Grillet, «Glissements progressifs du plaisir». Il n’est pas anodin de signaler que ce film s’inspirait très librement du livre de Michelet, «La Sorcière», sans doute la première œuvre littéraire délibérément féministe. Béatrice Lussol s’inscrit manifestement dans cette mouvance et c’est le corps de la femme qui s’écrit ici en aquarelles dans des couleurs de chair et des roses liquides où la forme des muqueuses s’égare dans des rêveries peuplées de brume ou de papillons dans des contes parfumés à l’eau de rose ou aux fleurs du mal.

A la fluidité du corps, Agnès Vitani oppose sa perte et sa dissémination. Matières ingrates, traces de membres, gants et chaussures, jonchent l’espace comme les enveloppes vides d’une mémoire éteinte. Et pourtant résonne ici comme un rire lointain qui se joue de la contamination qui s’empare des œuvres elles-mêmes. Entre elles, le désordre impose sa loi, le bricolage répond à la perfection artisane, les formes tourmentées hors de toute harmonie vomissent toute tentation de beauté. Voici le règne du déséquilibre et de la récupération, le vertige de la liberté quand les dernières traces du réel s’abandonnent au bord des routes, sur les friches et les mauvaises herbes.

Parfois presque abstraites par leur puissance suggestive, les œuvres de ces deux artistes interprètent une joyeuse cacophonie aux doux accents d’irrévérence. Toutes deux se complaisent dans des collisions fortuites de sens et de choses à l’instar des surréalistes, sans d’autre souci que de vouloir briser les chaînes qui nous arriment au stéréotypes du quotidien. Entre les lèvres et la vulve des femmes, des arbres poussent. Sur des godasses abandonnées, rêvons le parfum des fleurs. Çà s’appelle de l’art.

                                                                        Agnès Vitani

L’été de l’Espace d’Art Concret, Mouans-Sartoux

 


Expositions «Impact», «Cécile Bart & Ode Bertrand», «Time Removing» de Jean-Pierre Bertrand.



Ce ne sont pas moins de trois expositions qui ponctueront la saison estivale de l’E.A.C. Preuve de dynamisme, d’ouverture au monde et à un large public, celles-ci s’attachent à faire vivre la collection en phase avec les artistes d’aujourd’hui et les enjeux sociétaux de notre temps. Au centre de son activité, les questions environnementales sont ici abordées sous le prisme de l’art et de la science mais ne s’interdisent ni humour ni poésie comme le suggère le titre d’une œuvre de Marc Chevalier, «La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé». Paille et brindilles éclosent ici en une armature harnachée de scotch et l’ensemble de ce parcours, «Impact», relève de ces pratiques déroutantes par lesquelles chaque artiste donne un sens formel à sa relation avec la nature. Installations, vidéos et pièces sonores sont autant de dispositifs pour un croisement de méditations ou de cris autour de nos inquiétudes environnementales.

C’est aussi de nature qu’il s’agit dans l’œuvre de Jean-Pierre Bertrand. Dans cette exposition, «Time removing», l’artiste, disparu en 2016, propose une approche arithmétique du temps et de la nature dans leur relation au corps et à l’espace. D’essence conceptuelle, les pièces présentées en différents médiums, témoignent pourtant d’une rare puissance poétique et d’un langage plastique très personnel. Un forme de cérémonial se crée autour de citrons, les formes résonnent entre elles et l’artiste convoque même le miel dans un jeu de séries qui envoûtent le visiteur. «Je ne sais pas ce que l’art d’aujourd’hui pressent et tâtonne» disait-il mais il ajoutait, «Peut-être une filiation avec le réel tel qu’il rôde autour de nous.»

Dans un dialogue avec la collection Albers-Honneger, Cécile Bart et Ode Bertrand croisent leurs regards et proposent une lecture sensible des œuvres par des gestes et attitudes fortement contrastées. L’abstraction géométrique d’Ode Bertrand se rapproche de celle de sa tante, Aurélie Nemours, mais elle se distingue par ses effets d’effacement ou d’apparition quand le regardeur se déplace et que formes et couleurs se dévoilent peu à peu. Le lieu d’intervention et le contexte sont au cœur de la pratique de Cécile Bart et la légèreté aérienne associée à des teintes éthérés confère à ses œuvres un véritable bonheur. L’artiste sait sans cesse se renouveler et dans une grammaire minimale, parvient toujours à nous étonner, à nous émouvoir et illuminer l’espace alentour. Fils de laine ou de coton, voiles et tergal imprégnés de couleurs diffusent leur rayonnement ou filtrent la lumière. Preuve est faite que l’abstraction géométrique peut conduire à l’émerveillement!


dimanche 25 juin 2023

«Genèse d’une collection»


Centre d’Art La Falaise, Cotignac

Jusqu’au 21 octobre 2023



Une collection parle toujours autant de ceux qui la réalisent que des œuvres qu’elle contient car, parmi toutes les voix qui s’expriment en elle, perdure la quête de cet idéal impossible qui n'approche que par une multiplicité d’artistes animés d’une réflexion commune et d’une opiniâtre volonté d’extraire de nouvelles perspectives pour la création. Depuis la naissance de ce Centre d’Art, il y a 8 ans, cette collection s’est assemblée sans fil directeur apparent mais toujours à travers une sélection d’artistes porteurs d’un style très personnel et d’une forte exigence dans la perfection technique. Si dans la peinture cette «genèse d’une collection » explore l’abstraction avec des artistes tels que Marc Tigrane ou Solange Triger, c’est toujours le rapport à la matière qui s’impose comme prélude à l’émergence d’une figure. Ce trouble de l’interstice et de l’incertitude agit sur une vaste toile de Jean-Marc Cartereau, «Les âmes de la Provence noire», où le rocher de Cotignac jaillit comme dans un flou photographique à travers sa toute puissance frontale.

L’ancrage dans la peinture est d’ailleurs sensible dans cette collection avec les paysages silencieux de Jean Arène ou les visages nocturnes de Gilbert Pastor. Dans toutes ses gammes, elle décline les recherches d’artistes nés le plus souvent au milieu du siècle dernier, par exemple dans l’expressionnisme des corps de Stéphane Lovighi, mais aussi dans une poésie proche du naïf ou des arts singuliers avec les assemblages hétéroclites d’Armand Avril.

Ce sont pourtant tous les domaines de l’art qui sont ici convoqués. Les photographies de Vincent Citot, entre déserts ou ruines, traduisent l’angoisse d’une solitude et l’humain les traverse dans l’inquiétude de leur étrangeté. Ailleurs, c’est par le biais de la sculpture qu’objets et matières s’interposent ou cherchent leur identité, entre nature et antiquité avec Christophe Nancey, bois et pierre pour Nicolas Valabrègue. Par le dessin et le tragique du noir et blanc, Gérard Eppelé excelle dans un récit où l’homme se confronte à l’ailleurs, à la violence, à l’angoisse… Au contraire, une robe d’apparat de Louis Féraud, «Les sirènes» est une promesse de rêve et de bonheur. Voici donc un parcours riche en couleurs et en propositions pour une trentaine d’artistes connus, oubliés ou à découvrir. Cotignac est un superbe village et ce centre d’art lui apporte ce surplus de magie: un voyage dans les mystères de la création.

dimanche 11 juin 2023

Jeffrey Conley, «Une ode à la nature»

 


Musée de la photographie Charles Nègre, Nice

Jusqu’au 24 septembre 2023





On l’imagine à l’affût derrière l’objectif de la chambre noire, guettant la moindre variation qui soulignerait les contours invisibles de la petite planète bleue à moins que ce ne soit plutôt cette brume de lumière qui en assourdirait les palpitations. Au cœur de la nature, Jeffrey Conley ausculte le monde, dans sa perfection et ses blessures, et sa grandeur souveraine pour en suggérer la fragilité. Chacune de ses photographies résonne de ces palpitations par lesquelles, dans un noir et blanc velouté ou soyeux, un paysage se révèle. Mais ici rien d’anecdotique, tout tremble encore d’un souffle primordial ou des vapeurs à venir d’un feu éteint. Le photographe traque «le silence éternel de ces espaces infinis» et le révèle.

Perfection de l’image à l’issue d’un temps méditatif quand l’eau ou la terre se mesurent à l’ombre d’un arbre et que l’infiniment petit s’écrit comme un fragment d’éternité. Jeffrey Conley a enseigné dans le parc national de Yosemite et n’a cessé de capter ces vibrations qui dessinent la puissance d’une nature encore inexplorée dans la tradition et les mythes de la littérature et de la peinture américaine du XIXe siècle. On songe à la poésie des grands espaces, des forêts et des rivières, à Thoreau ou Jack London; on entend la clameur des grands paysagistes de l’Hudson River School comme quand, dans leurs tableaux, Thomas Cole ou Frederic Edwin Church célèbrent la beauté d’une nature sauvage qu’il faut à jamais préserver. Pour le photographe, tout se réalise au terme d’un long processus pour extraire l’image, par le temps de pause, par des procédés chimiques complexes semblables à l’expérimentation de matières picturales pour révéler le monde, Dans une démarche analogue à celle du graveur, Jeffrey Conley recueille le geste essentiel, la nervure du vivant, tout ce qui s’imprime aux confins de l’abstraction.

Au plus près des éléments, de subtiles nuances de blanc et de gris diffusent cet émerveillement face à des forces que le photographe parvient à traduire dans le mouvement des vagues à l’intérieur du ciel ou dans l’éclat lumineux d’une cascade au cœur d’un rocher. Les changements d’échelle bousculent notre perception et l’univers se transforme et se confie à nous autrement. Jeffrey Conley explore l’ossature invisible de l’univers au-delà de la seule perception rétinienne. La photographie est alors cet instant de méditation qui nous entraîne dans l’éblouissement poétique.


samedi 10 juin 2023

Thu-Van Tran, «Nous vivons dans l’éclat»


MAMAC, Nice

Jusqu’au 1er octobre 2023





Conçu dans sa seule approche d’une matérialité et de sa forme, l’art peut se dépourvoir de cette dimension poétique qui irrigue le vivant. Toute l’œuvre de Thu-Van Tran, en de multiples techniques par lesquelles l’image se confronte au langage, résonne de cette force émotionnelle et d’un regard inédit sur le monde quand, tour à tour, l’artiste le perçoit visuellement et le désigne dans le temps contemplatif de la mémoire. Thu-Van Tran a 2 ans quand elle quitte le Vietnam pour la France. La mémoire repose alors sur cette double culture qui revient pour tisser par bribes une œuvre riche en développements quand, par de multiples techniques, elle parle du monde d’aujourd’hui dans ses menaces comme dans ses rêves. «Nous vivons dans l’éclat», tel est le titre de cette exposition qui se développe sous le signe juxtaposé de la lumière et de ses fragments, dans le souvenir du soleil ou des bombes. Et pour vivre, dit-elle en citant un poème de Jacques Roubaud, «Le mieux serait de changer de lumière de vivre dans l’œil de deux grains de sable qui s’écartent.»

Vivre donc et ensemencer ce parcours de fresques, dessins, sculptures et de mots comme autant d’éclats pour ce qui s’incarne en une allégorie du vivant avec ses drames mais aussi son enchantement. Une vie qui s’expose ici en trois chapitres avec d’abord l’aube et de somptueuses fresques abstraites ou résonnent pourtant les couleurs toxiques de l’agent orange dans une forêt ravagée. Mais aussi, la réminiscence du «bois qui pleure» quand l’hévéa est importé d’Amazonie vers le Vietnam pour être incisé pour la production du caoutchouc, «l’or blanc» du colonialisme. Et le geste de la main quand elle blesse ou s'ouvre comme pour une offrande. Nature dénaturée mais nature qui revient et se recompose dans cette beauté trouble que l’artiste ne cesse de raviver par des flaques de latex où s’impriment des feuillages, des déchets de palmes glorifiés par le bronze ou des ailes d’oiseaux pétrifiées dans des débris de roches en porcelaine de Sèvres. Ce voyage dans l’espace et le temps, dans la présence et l’oubli, se clôt sur le crépuscule, l’idée de mutation en particulier par la puissance du récit.

Comme dans les mythes anciens, cette histoire-là nous est racontée dans une dimension qui ramène l’humain au cosmos, à ses déflagrations, à l’hybris et aux caprices du destin. Pourtant elle nous dit aussi nos responsabilités sur les salissures du monde, la destruction écologique et la folie guerrière. Thu-Van Tran relate cette épopée sous forme d’un poème visuel avec ses éclats d’images qui sont pourtant, au-delà des drames, une incitation à l’émerveillement et une croyance absolue en la beauté.




mardi 6 juin 2023

Patrick Moya, «Le petit céramiste»

 


Maison de la Céramique Terra Rossa, Salernes

Jusqu’au 15 juillet 2023



Plonger dans le monde de Moya c’est toujours expérimenter une cure de jouvence, s’adonner au seul plaisir de l’évasion et de l’enchantement. Mais le merveilleux est parfois semé d’embûches à l’instar des forêts médiévales, des contes de fées ou des rêves. L’artiste est alors celui qui interprète cet univers où le réel se cogne à l’imaginaire pour s’ouvrir vers un dédale de figures qui nous ramènent aux vestiges de l’enfance avec son innocence mais aussi ses mensonges ou ses terreurs enfouies. Tel est cet univers avec ses anges ou ses démons, ses nounours et ses diablotins, ses personnages candides échappés de notre quotidien mais pourtant si proches comme s’ils nous murmuraient quelque vérité insaisissable. L’univers de Moya se dévoile toujours en même temps qu’il se dérobe. Il est multiple et se saisit de toutes les techniques pour en sonder monts et merveilles par le geste d’une naïveté feinte.

Si Moya est adepte du monde virtuel et de Second Life, il est pourtant peintre, sculpteur mais aussi céramiste, au plus près donc de la terre et de la matière qu’il faut pétrir pour lui donner forme et sens. Dans la superbe architecture de la Maison de la Céramique de Salernes, l’artiste présente un condensé d’objets créés sur plusieurs décennies en Italie, à Vallauris ou ici avec Alain Vagh. «La céramique est une alchimie entre le feu, la terre, les couleurs mais aussi les affabulations des artistes, leur naïveté et leur plaisir», déclare-t-il. Et en effet, sur un mode très différent d’une période à l’autre, Moya parvient à donner vie à ses créatures fantastiques, à ses moutons rêveurs ou ses oiseaux rieurs dans une nature stylisée aussi incertaine que le monde des apparences. Car dans ce rêve éveillé, on sent poindre une inquiétude comme si le petit bonhomme au nez menteur, dans le sérieux de ses lunettes et de sa raideur assurée - mais pourtant étranger sur la terre - ne témoignait pas d’une certaine solitude dans son interrogation au monde. Les multiples statuettes multicolores voisinent des assiettes, des vases ou des carreaux d’argile, toujours dessinés dans ce registre de la fantaisie et de l’humour comme pour témoigner de notre fragilité. Et Patrick Moya s’amuse à brouiller les pistes en se représentant lui-même sur ses toiles ou en jouant sur son propre nom. Alors pour dire la fabrication de la céramique, il expose aussi des peintures sur lesquelles son avatar se décrit en train de malaxer la terre ou de la peindre. Face aux céramiques, il crée ainsi un jeu de trompe-l’œil pour renforcer l’effet onirique si joyeusement orchestré. De surprise en surprise, le visiteur se laisse emporter par cette liberté folle de l’imaginaire.