vendredi 10 novembre 2023

Shirley Jaffe, «Avant et après Matisse»

 



Musée Matisse, Nice

Jusqu’au 8 janvier 2O24


On ne prête jamais suffisamment d’attention à un titre bien qu’il nous fournisse la clé d’une exposition. Il y a en effet un avant et un après dans l’œuvre de Shirley Jaffe. Née dans le New Jersey en 1923, l’artiste s’installe à Paris en 1949 où elle développera une peinture marquée par l’expressionnisme abstrait. Comme beaucoup de peintres de la diaspora américaine, Sam Francis, Riopelle ou Joan Mitchell, elle est d’abord marquée par l’impressionnisme qu’elle développera par une gestualité débridée pour faire éclore des formes de paysages mouvementés dans le tumulte des couleurs. Ainsi commence dans le Musée Matisse, l’accrochage des œuvres de Shirley Jaffe jusqu’à la fin des années 60.

Car il y a l’après, cette rupture radicale qui va progressivement s’opérer après la découverte des papiers découpés de Matisse en 1961 au Musée des Arts décoratifs à Paris. Mais aussi son séjour à Berlin en 1963 où elle entend la musique sérielle et éprouve la rigueur géométrique de Sophie Taeuber-Arp. De Matisse, elle retiendra les aplats colorés qui peu à peu se substitueront aux larges coups de pinceaux. Le geste s’apaise alors et, de plus en plus, les formes se structurent pour une sorte de calligraphie saisie dans un rythme de couleurs franches et contrastées. On y retrouve l’énergie de Kandinsky qu’elle admirait mais le rapport à Matisse devient évident. Les blocs de couleurs se répondent et, progressivement, le blanc organise l’espace par un jeu d’incisions où se dévoilent des collisions de blocs géométriques qui s’animent parmi des spires et des découpages végétaux.

La mise en parallèle des deux artistes permet de mesurer cette révolution qu’opéra Matisse et son retentissement sur l’art américain de l’après guerre. On y lira cette vitalité heureuse, cette envolée lyrique parfaitement maîtrisée entre tension, harmonie et idéalisation de l’espace. Plus Shirley Jaffe avance dans son œuvre plus sa peinture devient apaisée et silencieuse. Le blanc s’élargit pour faire vibrer la couleur saisie dans le minimalisme des signes. Comme une page qui s’ouvre pour délivrer une écriture inédite. Elle disait: «Je voudrais que mes tableaux donnent à quelqu’un en dehors de moi le sentiment des possibilités de la vie, qu’ils éveillent l’énergie pour affronter, pour faire face aux choses».




 




jeudi 9 novembre 2023

Anna Niskanen, «Point sublime»



Centre de la photographie de Mougins

Jusqu’au 4 février 2024

La prolifération des images à l’ère industrielle dévitalise celles-ci pour peu qu’on suppose qu’elles fussent déjà en accord avec le vivant. Roland Barthes définissait en effet le rapport intrinsèque de la photographie et de la mort, comme l’instant figé d’un temps révolu. C’est au contraire, par l’usage d’une pratique ancienne que l’artiste finlandaise, Anna Niskanen, à travers une approche physique de la nature, s’attache à imprimer la trace du vivant avec l’effet d’une gravure sur le papier. Le cyanotype est cette technique photographique monochrome inventée au milieu du XIXe siècle consistant à obtenir sous l’exposition à des rayons ultraviolets des tirages produisant une image couleur bleu de Prusse. Lors de sa résidence dans l’arrière pays niçois, Anna Niskanen parcourt les flancs de l’Esterel et dans un même geste, utilise cette technique pour capturer la danse des nuages, l’éclat d’un soleil, le pollen des fleurs ou l’écorce d’un arbre. Tout ceci entrera non seulement dans l’unicité de l’image mais surtout dans les éléments matériels qui en assureront la fabrication. Ce sont alors des pigments qu’elles recueille lors de ses errances, ici un pin, là un eucalyptus, ailleurs l’ocre de la montagne et toujours cette pulsation du vivant qui irriguera la trame du papier.

Les essences qui se déposent alors sur une surface photosensible agissent de concert avec les éléments qui s’accordent aux pas de l’artiste confondue à la brûlure du soleil, au trouble de l’eau ou à la déchirure d’un éclair. Telle est la fabrique d’un paysage. Non plus de l’ordre de la surconsommation numérique et de la blessure écologique qu’elle suppose mais dans une minutieuse démarche artisanale avec des relevés, l’empreinte du temps et la création d’un autre regard.

Voir le monde autrement c’est le vivre aussi dans une autre dimension et Anna Niskanen présente ses images comme un agencement d’épisodes qui se conjuguent, d’un tirage à l’autre, comme autant de perceptions d’une nature fragile et blessée. Entre l’artiste et les éléments l’osmose se réalise par le biais de ces cyanotypes et de leurs figures incertaines à l’aspect décoloré. Entre photographie et œuvre picturale, les images scandent un univers sensible qui échappe à la seule représentation pour traquer l’essence des choses. Parfois isolées dans leur cadre ou plus souvent agencées dans de vastes séries pour définir un paysage personnel, les images de Anna Niskanen se lisent au gré d’un parcours par lequel nos sens restent constamment en éveil, comme dans l’attente d’une révélation. C’est alors la magie de la photographie qui s’opère. Elle «révèle» cette face invisible du monde telle un murmure de ce que nous pressentions et que nous ne savions pas voir.