samedi 11 février 2017

Exposition collective, "La doublure"

Villa Arson, Nice



                                Lorsqu’à 19 ans, à la fin du XIXe siècle, Raymond Roussel entreprend son premier roman, « La doublure », il tient  déjà cette conviction d'être un génie littéraire même s''il s'installe dans une forme convenue à cette époque, celle d'un roman en alexandrin. Mais , dans une contradiction avec sa forme "poétique", le développement de celui-ci ne révèle rien d'autre qu'une lumière rasante sur le réel et sur une littérature réduite à ne développer que des mots. Paradoxalement , le génie de l'écrivain fut de n'en avoir aucun mais par là même d'avoir montré, à son insu peut-être, que le livre n'était qu'une forme protocolaire comme une autre, qu'il se réduisait au corset d'une enveloppe, à des listes de mots qu'on pourrait triturer à sa guise. Tout est dit, avec la platitude de l'évidence, dans cet avertissement qui ouvre le roman : « Le livre étant un roman, il doit se commencer à la première page et se finir à la dernière. » 

                               Voici donc une œuvre à l'intrigue minimale, sans intériorité aucune, qui inaugure une sorte de ready made littéraire qui préfigure le geste de Duchamp vingt ans plus tard avec son fameux urinoir. Duchamp avec lequel il partagera, coïncidence éclairante, un destin final en s'exilant de l'art pour se consacrer aux échecs. A partir de là, bien des portes s'ouvrent pour la création contemporaine: Il ne s'agira plus d'élégance de style, de séduction  narrative voire même d'une ouverture au monde. L’œuvre est en soit un monde clos, avec ses règles mais aussi dans ses échappées par lesquelles, l'artiste, non sans une certaine  mégalomanie, se complaît et se façonne à l'intérieur d'un jeu où les mots se troublent au point de déboucher vers une « doublure », là où le réel prend la forme d'un masque. Celui-ci occulte et grossit tout à la fois. L’œuvre en devient son altérité.

                             Il s'agit ici bien de masque, de perturbation du réel ou, mieux d'un réel non réalisé. On suivrait  peut-être l'idée d'une structure carnavalesque dans le creux d'une polyphonie et d'une théorie dialogique comme la pensait Bakhtine, puisque l'action se déroule essentiellement durant le carnaval de Nice, ce qui pourrait expliquer (hasard?) le choix de cette exposition à Nice et durant cette période. La doublure c'est bien sûr la vérité première d'un carnaval mais elle est surtout ici  prétexte, par sa polysémie, à toute une série de propositions plus ou moins, grotesques, triviales, décalées, qui nous renvoient, de notre monde et de l'art lui-même, une image distordue mais signifiante. A la Villa Arson, l'exposition joue de l'ouverture que ce double propose, ni réalité ni imaginaire, mais bien le point aveugle habité de tous les possibles irréalisés, de toutes les œuvres en germe mais jamais écloses , de l'accidentel ou de l'événement qui n'a pas eu lieu mais dont subsiste néanmoins la trace. 

                                 Ainsi se donne à voir l'empreinte de l'événement forclos , cette sorte de happening en négatif d'où ne subsisteraient que des affiches, des objets suspects ou des livres n'existant que par leur couverture. L'empreinte d'une histoire, d'un temps erratique qui  infuse son esthétique et sa réflexion  sur les événements d'aujourd'hui. C'est drôle, intelligent et cela interroge autant le regard que la pensée.
     M.G

Liste des artistes (sous réserve de modifications) : Hawthorne Abendsen ; Emile Ajar ; Francis Bacon ; Simon Bérard [Edouard Levé] ; Betsy Bickle ; William Boyd ; Richard Brautigan ; Victoria Browne ; Change is Good ; Nancy Crater ; Mariana Castillo Deball, Santiago Da Silva et Manuel Raeder ; Rutherford Chang ; Jules Chéret ; Simona Denicolai & Ivo Provoost ; Simon Denny et David Bennewith; Philip K. Dick ; Ryan Gander avec Rasmus Spanggaard Troelsen ; Romain Gary ; James Gray ; Gemma Holt ; Oscar Hugal ; Friedensreich Hundertwasser ; Vít Klusák & Filip Remunda avec Štěpán Malovec ; Transport for London after Harry Beck ; Kyle Lockwood ; Lustfaust ; Arnaud Maguet ; Nicholas Matranga & Žiga Testen [J. D. Salinger] ; Radim Peško avec Louis Lüthi ; Présence Panchounette ; Jesus Rinzoli ; Elodie Royer, Yoann Gourmel, Coline Sunier & Charles Mazé ; Richard Nixon ; Kateřina Šedá et collective ; Jamie Shovlin ; Ilmari Sysimetsä ; Spın¨al Tap ; David Suls ; Nat Tate ; TN ; David Vincent ; Charlotte York ; Clinton York ; Zdeněk Ziegler, …
Commissaires : åbäke, Sofie Dederen (Frans Masereel Centrum), Eric Mangion (Villa Arson) et Radim Peško.


dimanche 5 février 2017

Henri Olivier, "Parcours de l'ombre"

Musée National Marc Chagall, Nice




Troubler nos sens pour nous ouvrir à une autre perception du monde, déplacer notre conception de l'espace pour la promesse d'une pensée débarrassée des normes, vierge de toute convention esthétique, voici le défi que propose tout artiste véritable. Ce défi là, Henri Olivier le relève superbement tant il parvient à rendre compte de façon sensuelle et réfléchie, des notions de volume et d'espace associés à un lieu et à son environnement.
L’artiste déploie ici son installation dans une gamme de matériaux sobres - bois, plomb, néon - non pour exploiter un espace, le contraindre, mais, au contraire, pour célébrer les transparences et l'horizontalité du Musée Chagall qui l'accueille.
 Le noir, l'ombre et l'absolue pureté d'une ligne d'horizon qui se déploierait de l'extérieur vers l'intérieur du Musée, font écho à l'extase chromatique et à l'exubérance des formes dans la peinture de Chagall. Deux approches opposées mais sans fausse note, pour une musicalité toute en clair obscur, grave et somptueuse. C'est bien un « parcours de l'ombre » qui se joue ici, porté par ce fil d'horizon aussi ténu qu'un fil d'Ariane, traversé par les flaques d'ombre des oliviers du dehors qui se déversent vers l'intérieur et étincellent au sol. Des jeux de miroir inversent nos relations entre l’architecture du Musée et le parc qui l’entoure ; ailleurs, la verticalité s'engouffre dans une horizontalité sereine où se déploient toutes les gammes de la nature environnante.
Ici Henri Olivier n'impose rien ; il se contente de magnifier, de déposer ça et là les signes qui murmureraient ces traces subtiles que nous n'aurions pas perçues sans ce double dialogue avec un lieu et un autre artiste . Mais sans lesquelles nous serions encore toujours un peu aveugles au monde s'il ne nous avait initiés à ce « parcours de l'ombre ».
Au bout de ce périple silencieux, d'une sobriété extrême, c'est bien une forme de lumière qui surgit. Une lumière sombre mais d'une belle inquiétude,  comme l'autre versant de l'apothéose spirituelle de Chagall.
M.G