samedi 7 novembre 2026

Anne et Patrick Poirier «Mémoires des ruines»


Musée d'Archéologie, Nice

Jusqu'au 5 septembre 2027




                     La mémoire toujours transforme le réel et c'est sur ce matériau que, depuis les années 60, se construit l’œuvre du couple d'artistes, Anne et Patrick Poirier. Mais les mémoires constituent aussi un récit dans lequel les fragments de souvenirs flottent comme des épaves et nous mènent sur les territoires incertains de la fiction. Aussi sommes-nous invités, en entrant dans le Musée et en arpentant les ruines alentour, à franchir un seuil invisible - celui qui sépare le présent et le temps enfoui. Précisément, là où nous devons procéder à des fouilles pour extraire du sens et de l'émotion parmi ces traces au cœur des ruines de l'Antiquité.

                  A l'instar des artistes, nous voici donc archéologues errant dans un territoire où les œuvres s'entremêlent, se cachent ou surgissent entre terre, verres brisés colonnades, citation latines et titres mystérieux: «Falaises de marbre», «Mundo perdido», «Cemenelum et traces fragiles»... Une œuvre qui résonne donc comme entre les lignes des labyrinthes de l'écrivain argentin Jorge Luis Borges. C'est à dire un univers dans lequel temps, espace et esprit humain se confondent. Ici, nos artistes voyageurs sèment des souvenirs de Palmyre, de Tikal ou d'ailleurs et nous en relevons les traces déformées qui nous conduisent vers nos propres rêves.

                   Mais il y a toujours une origine. Anne et Patrick Poirier sont nés tous deux en 1942 et les bombardements ont laissé sur eux leurs traces indélébiles. Les ruines en sont aussi les cicatrices. L’œuvre se déchiffre alors comme un palimpseste dans ses différentes strates, ses effacements d'écriture et ses déflagrations de sens. L’œuvre s'apparente à une architecture mentale qui reflète la fragilité du monde. Les artistes ont commencé leur carrière à Rome puis ils ont beaucoup voyagé à travers le monde. Sur ce petit territoire niçois, une colonne de bronze est sur le point de se disloquer. Toujours dans un même champ de métaphores, des maquettes blanches comme un désert de sel pour des cités antiques recomposées dans des déserts de solitude et d'oubli. Mais l'art est une aventure, Toujours se réinventer, explorer, arpenter de nouveaux territoires, expérimenter de nouveaux matériaux... Verre brisé, papier japon, marbre, bois doré... Chaque installation raconte son histoire, ses fêlures. Et chaque anecdote se charge de la puissance d'un mythe. Aussi dans le désordre des pierres et des colonnes effondrées, comprenons-nous que les ruines ne sont pas le tombeau du temps mais des lieux secrets où la mémoire continue à respirer.

Henri Matisse-Axel Katz, le silence de la peinture

 

Musée Matisse, Nice

Jusqu'au 18 janvier 2027




Quand tout n'est que lumière, le réel ne se dissout pas mais les objets, les êtres ou les fleurs, tour à tour, s'éteignent ou surgissent dans leur essence même. Et Matisse avait compris que l'art était avant tout une création, c’est dire une naissance. Et qu'il ne s'agissait donc plus de raconter, d'imiter ou de décrire mais plutôt de révéler ce que l’œil ne pouvait à lui seul percevoir. Mais l'art n'est pas seulement un «chose mentale» comme le disait Léonard, il est surtout cette relation physique, ce bouleversement par rapport à l'espace. Et l'exposition niçoise, à partir de cette relation d'Axel Katz à l’œuvre de Matisse, exprime magistralement cette intensité sensible, cette musicalité de la couleur qui, paradoxalement, contient la puissance de la méditation et du silence.

Lorsqu'en 1949, le jeune Axel Katz découvre à New York les «intérieurs de Vence» de Matisse, c'est un éblouissement. Et comme pour les artistes américains de son temps, Pollock, Kline et tant d'autres, c'est le corps qui se mesure désormais à l'espace jusqu'à la disparition du réel dans l'abstraction. Poussant parfois sa peinture aux confins de celle-ci, Katz révèle dans ses figures, par ses aplats colorés, la simplification des formes et l'autorité de la ligne, une autre vision du monde. Utilisant les procédés matissiens tout en les radicalisant, il s'intéresse au motif pour en saisir le signe essentiel qui lui donne sens. C'est là tout le mystère, tout le silence qui enrobe les fleurs, les portraits ou les paysages dans leur grandiose solitude. Et c'est à celle-ci que nous nous mesurons. La peinture est ici un miroir dans lequel ne se reflètent que le temps, l'incertitude de nous-mêmes, le vertige du vide. Matisse simplifiait le monde, Axel Katz tend à l'éteindre par un effet d'éblouissement. Il suffit de contempler ces «roses noires» qui éclatent jusqu'à baver sur la toile pour répondre à l’incandescence des fleurs orangées, presque abstraites, réduites à un espace qui tend à s'effacer de la toile. Et toujours l'immensité, le travail du corps comme Matisse dans la découpe et le positionnement de ses gouaches.

Cette rencontre Matisse-Katz se réalise sur une vie entière. L'exposition établit des parallèles entre les deux artistes à partir des travaux de Katz de 1949 jusqu'en 2025. Ce regard contemporain sur Matisse permet de mieux comprendre l’importance de celui-ci dans les différentes étapes de son œuvre. Mais il dévoile surtout ce balbutiement des choses comme lorsque le jour se dérobe à la nuit et qu'une brume se dissout au soleil. C'est toujours cet instant, cette hésitation, cette béatitude, cette germination du sens qui irrigue l’œuvre d'Axel Katz. Et cette expérience du regard, Il faut l'éprouver comme une révélation.

jeudi 5 novembre 2026

Sabine Weiss, Une vie de Photographe

 

Musée de la Photographie Charles Nègre, Nice

Jusqu'au 31 janvier 2027




Sans doute fallait-il cette énergie joyeuse qui fut celle de Sabine Weiss pour accueillir la tristesse sans la fuir et lui restituer toute sa noblesse. Celle des enfants, des vieillards et des déshérités, celle de ces regards qui disent tout d'eux-mêmes et rien de ce qu'ils voient. L'image réside alors dans cette clôture, dans cet intense resserrement en noir et blanc de la figure pour dire le silence à travers des portraits ou des scènes de rue. Puis traduire la fierté d'un sourire édenté, le récit d'une ombre sur un mur ébréché, un tissu froissé ou la lumière sur une nuque.

Ce sont ici 165 photographies et documents qui illustrent l’œuvre de Sabine Weiss. Née en 1924 en Suisse, elle commence dans l’après-guerre sa carrière de photographe et deviendra l'une des figures majeures de la photographie humaniste française à l'égal de Doisneau ou Brassaï. Alors qu'au début des années 50, la presse illustrée est en pleine expansion, elle travaillera pour de nombreuses revues internationales puis à partir de nombreux voyages jusqu’à sa disparition en 2021.

Au début, les photos illustrent un Paris qui sort de l'ombre. Les enfants et les vieillards se répondent dans une étrange évidence. Les uns comme les autres portent une fragilité désarmante, une dépendance au monde, une manière de l’habiter sans jamais le posséder. Un enfant regarde au loin ou un vieil homme baisse les yeux. Entre eux, les années s’effacent. A ces visages, Sabine Weiss, laisse leur part de mystère. Ce n'est pas le récit qui importe mais plutôt ce lien indéfinissable qui relie les individus dans une même humanité. Aussi photographie-t-elle des cérémonies, des fêtes gitanes, des mendiants et toujours dans de saisissants contrastes comme pour traduire l'intensité d'une vie intérieure. Mais elle s'attachera aussi aux artistes qu'elle rencontrera comme en témoignent d'émouvants portraits de Giacometti, André Breton, Françoise Sagan ou Brigitte Bardot... Et aussi quelques photographies de mode en couleur dans des compositions légères, des teintes pastel et un humour souriant. La symphonie du bonheur se savoure dans la mélancolie. Puis d'innombrables photos pour des voyages à travers le monde. En particulier à New York qu'elle découvrira avec Hugh Weiss, son mari américain.

Toutes ces images portent en elles la joie de vivre. Même dans les existences douloureuses. Même lorsqu'elle n'est plus qu'un souvenir, elle hante le regard des êtres, elle désigne une destinée. Chaque photographie est une manière de fixer le temps dans un instant de communion avec son sujet. Et le mot qui la résumerait toujours: la tendresse.

samedi 31 octobre 2026

Rancinan, «Natures mortes»

 


Galerie Parvillé, Nice

Jusqu'au 14 novembre 2026


Des mises en scène spectaculaires pour un regard critique sur la société contemporaine, c'est souvent ainsi qu'on reconnaît l’œuvre photographique de Gérard Rancinan. Pourtant, loin de ces vastes compositions théâtrales, l'image photographique peut aussi devenir un espace d’intimité, le lieu d'une méditation quand elle conserve le souvenir d'une chose qui se détruit et qu'elle donne une forme de permanence à l'éphémère. Toujours dans une relecture de l'histoire de l'art, Rancinan reprend pour cette exposition les codes de la Nature morte. C'est à dire cette «Vanité» qui irriguait la peinture flamande du XVIIe siècle, cette métaphore de l'inexorabilité de la disparition, puis le silence et l'oubli. Pourtant cette peinture, dont la traduction fidèle est «vie immobile» fut considérée comme la plus inférieure dans l'échelle des genres quand au contraire on célébra la grandeur de la peinture d'histoire. Voici donc deux conceptions opposées du temps. D'une part la vie semblable à une lumière qui s'éteint, de l'autre la mémoire qui perdure à travers les siècles. C'est peut-être alors cette histoire du temps qui s'écrit en creux dans l’œuvre de Rancinan.

                          La photographie, dans son essence même, écrivait Roland Barthes, est liée au deuil, au passage du temps et à la mort. Rancinan fut autrefois photographe de presse et il sait les voisinages de la gloire et de la tombe. Ici il capte la splendeur du monde qui se diffuse dans les bouquets de fleurs et les corbeilles de fruits mais, à l'instar des maîtres anciens, il les pare de mouches, de vers et de moisissures. Memento mori. Et, surtout, il introduit dans cette représentation du passé des signes contemporains. Le sourire grimaçant d'un Mickey, la page d'un journal quotidien ou une bouteille de Coca Cola comme autant d'indices de la misère de la consommation pour échapper au vertige du temps. Ne subsiste que la beauté du monde. Celle que Rancinan célèbre en magnifiant les bouquets de fleurs aux pétales flétris, aux tiges affaissées et aux couleurs altérées qui se confondent à l'image du temps qui passe. Et il les recouvre d'un voile de plastique comme un suaire qui enroberait le corps dans l'éternité d'une mémoire. L'art de Rancinan, c'est toujours celui de la grandeur. Il s'exprime sur une vaste fresque où la tragédie s’inonde de lumière quand la beauté elle-même se teinte d'inquiétude. L'image est toujours saisissante dans son clair obscur, par son silence nocturne hanté par le feu et les cris.

 Et les fleurs dans la beauté des immortelles.


jeudi 15 octobre 2026

Chagall Couture, un hommage à l'artiste


Musée Chagall, Nice

Jusqu'au 23 mai 2026




Une œuvre forte se prête à toutes les interprétations et ne cesse de se transformer au gré des matières qui la façonnent. Celles-ci vibrent aujourd’hui dans la résonance du textile et des costumes quand ce sont de jeunes étudiantes qui s'affrontent à l’œuvre de Chagall. Celles-ci, issues du Diplôme National des métiers d'art et Design-Costume de scène du Lycée Les Coteaux de Cannes nous rappellent, par leurs créations, combien Chagall n'a cessé de franchir les frontières entre les arts. Peintre, graveur, céramiste, créateur de vitraux, il collabora aussi au théâtre, au ballet et à l'opéra.

Consacré aux gravures des Âmes mortes de Gogol et aux couleurs du Message biblique, le premier volet de cette exposition se développe sur un saisissant contraste entre ces deux univers de Chagall. Pour interpréter l’œuvre de Gogol, le noir et blanc domine dans une mise en scène où costumes et fresques dessinées se répondent. Le vêtement ne se contente plus d'habiller les personnages, il leur confère une présence, une histoire, une manière d'occuper l'espace. Entre Gogol et la Bible, entre la satire terrestre et la vision spirituelle, les étudiantes dessinent un territoire où se rencontrent l'humain et le merveilleux. C'est donc dans un autre espace, dans la couleur de la dimension biblique, dans un envol céleste que la couleur se déploie. La nuit s'ouvre à la profondeur du bleu. Le vert des feuillages, le jaune solaire des visages s'accordent au rouge incandescent des passions. Et le tableau semble s'extraire de la toile pour irriguer le costume. Désormais les étoffes imprimées ou brodées absorbent la lumière. Et le toile subit une métamorphose quand elle quitte le mur pour esquisser un corps.

Le costume n'est plus alors un objet autonome mais l'élément d'un décor dans la prémonition d'une mise en scène, d'un spectacle. Il s'offre dans l'attente d'une voix, d'une musique ou d'une danse. Et dans ce prélude silencieux, il déplie ses soies ou ses velours, se déploie dans des transparences ou des orbes ténébreuses quand la robe se transforme en fleur qui éclot ou se fane. C'est alors toute la magie de l'univers de Chagall qui résonne au sein du Musée. Des masques ponctués de fils et de perles s'accordent au textile pour se fondre dans la lumière de sa peinture et de ses vitraux hantés par la nuit, l'appel de la lune et l'apothéose du soleil. C'est tout cela qui jaillit dans ces mousselines et ces voiles comme dans l'attente d'un corps. Et c'est alors une autre vision de l’œuvre de Chagall qui s'amorce... Celle d'une renaissance perpétuelle et de la promesse de l'art pour la célébrer.


                        célébrer.

vendredi 25 septembre 2026

Bernard Reyboz, « Hors norme »

L'Artistique, Nice

Jusqu'au 16 janvier 2027

                                                        


                                      Anatomie d’un monde en marge

À Nice, L’Artistique consacre à Bernard Reyboz une exposition qui révèle la cohérence secrète d’une œuvre longtemps demeurée à l’écart des classifications. Dessinateur, peintre, sculpteur, inventeur de formes et de récits, l’artiste construisit depuis les années 1970 jusqu'à sa mort en 2012, un territoire où la science s'allie à la fiction, où l’humour devient une forme de poésie et dans lequel le vivant semble toujours sur le point de muter.

Il y a chez Bernard Reyboz une manière bien particulière de considérer les choses et de les regarder autrement pour qu’elles cessent d’être familières. Une carapace devient architecture, un fragment de nature prend des airs de fossile, une collection d’objets semble soudain émerger d’une civilisation disparue. Rien n’est jamais conforme à l'apparence. Et c’est précisément dans cet écart, dans ce léger déplacement du réel, que l’œuvre trouve sa force.

                         Avec « Hors Norme », L’Artistique remet en lumière un parcours aussi foisonnant que singulier. Plus de quatre-vingts œuvres composent cette exposition qui permet de mesurer l’étendue d’une pratique qui brouille les disciplines. Bernard Reyboz dessine, peint, sculpte, assemble, imagine. Il fut également illustrateur, travaillant notamment pour Fluide glacial. Autant d’expériences qui ont nourri un langage visuel où la précision du trait côtoie volontiers l’absurde et où la minutie devient le moteur même de l’imaginaire.

                             Son univers s'apparente à un cabinet de curiosités qu'il aurait débarrassé de toute nostalgie. Il y a le plaisir de classer, d’inventorier, de conserver mais surtout celui de dérégler les catégories. «Expédition BORNEO 1904 ou l’étrange collection entomologique du Major Douglas» en offre une illustration particulièrement savoureuse. Sous l’apparence d’un récit d’exploration et d’une entreprise quasi scientifique se glisse une fiction dont les ressorts sont ceux de l’art. Reyboz invente des mondes avec le sérieux d’un naturaliste et l’ironie d’un écrivain.

Cette ambiguïté est au cœur de son travail. L’artiste ne cherche pas tant à représenter le réel qu’à révéler ce qu’il pourrait contenir de factice. Ses formes paraissent documentaires alors qu’elles puisent dans l'imaginaire. Elles donnent l’impression d’avoir été découvertes plutôt que fabriquées. C’est là, peut-être, l’un des paradoxes les plus féconds de son œuvre: faire croire à l’invention pour mieux nous convaincre que l’étrange était déjà là.

Voici donc une œuvre «Hors norme». Non parce que Reyboz serait extérieur à l’histoire de l’art, mais parce qu’il en emprunte les chemins de traverse. Son œuvre ne proclame rien : elle déplace. Elle ne cherche pas à imposer un monde mais à nous faire douter du nôtre. Et elle exprime ce qui en résulte, inquiétude ou émerveillement...

vendredi 11 septembre 2026

Frédérique Nalbandian, «Durée indéterminée»


Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu’au 6 novembre 2026



Rien ne résiste au temps. Et si l’artiste se confronte à l’espace, il inscrit pourtant une trace dans un temps friable, dans une matière qui, dans la sculpture, s’impose souvent par le marbre ou le bronze pour l’illusion d’une immortalité. Dans son exposition «Durée indéterminée», Frédérique Nalbandian mêle des œuvres anciennes et de nouvelles créations comme pour déjouer les contraintes d’une ligne de fuite dans l’acmé illusoire d’une œuvre d’art. Celle-ci se dévoile alors dans sa fragilité, sa matière fugace, sa chair mouvante quand l’artiste privilégie des sculptures de plâtre ou de savon et que l’eau signe le geste de celle qui caresse ou malaxe la matière. Sculpter le temps qui passe...

Et toujours une forme en résulte. Celle d’un instant qui se fige dans l’épaisseur d’une matérialité qui épouse cette histoire du temps. Ce sont alors des colonnes qui s’empilent comme pour des temples qui s’effondrent, des visages qui se superposent ou s’inversent et que l’on croit reconnaître quand ils s’impriment en nous pour murmurer le message de l’infini et de ses métamorphoses. L’œuvre de Frédérique Nalbandian diffuse les gammes de cette fragilité. L’éclat incertain du savon, entre épaisseur et brillance, par ses teintes multiples, porte la mémoire de la cendre que les lavandières utilisaient pour dissoudre les graisses et blanchir le linge. Car le savon est la signature de ce passage de la disparition vers une épiphanie que l’artiste nous révèle avec humilité. Il ne s’agit plus alors de magnifier mais plutôt de se mesurer à la matière comme pour la laisser «s’exprimer», c’est à dire, au sens étymologique, «faire sortir en pressant». L’artiste renoue ici avec la poésie de Francis Ponge quand il écrivait: «Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile… Plus il les rend complaisantes, souples, liantes, ductiles, plus il bave, plus sa rage devient volumineuse et nacrée… Pierre magique!»

Ici la sculpture dissout la figure dans un geste de transfiguration. Elle parle de la main et du corps. Elle semble parfois porter le souffle d’une bougie éteinte ou des débris d’ossements charriés au cours des siècles. Elle est cette archéologie impossible de la matière quand celle-ci toujours nous échappe, qu’elle se dissout et se recompose dans les variations du solide et du liquide pour traduire des visions - ici l’apparence d’un cerveau, ailleurs des linges séchant dans un ciel absent. Et toujours, dans la réalité des choses, le souvenir d’une illusion qui la traverse.

Il faut arpenter le territoire de ces œuvres comme une incursion dans un domaine mouvant où, constamment, l’on glisse sur une «pente savonneuse», où l’on se rattrape en se raccrochant au sens qu’on y trouve. Et alors nous savons que nous ne savons rien, que l’espace et le temps se déroulent dans ces replis merveilleux et seuls les artistes les plus modestes parviennent à en défricher les contours.

mardi 7 juillet 2026

Regards actuels sur la Figuration narrative

 

Centre d'Art La Falaise, Cotignac

Jusqu'au 19 septembre 2026




Dans les années 60, tandis que l'abstraction domine la production artistique par son lyrisme ou sa rigueur géométrique, les artistes de la Figuration Narrative réintroduisent la figure et le récit au cœur de la peinture. Les «regards actuels» sur ce mouvement au Centre d'Art La Falaise à Cotignac, au-delà d'une simple rétrospective, nous permettent de penser aujourd'hui cette histoire qui ne cesse désormais de nous hanter: le pouvoir de l'image.

Monory, Fromanger, Arroyo, Télémaque... Ce sont 18 artistes qui sont ici présentés à travers des œuvres importantes qui, à l'instar du Pop art durant la même période, adoptent les codes de la culture populaire. Mais, ici, plutôt que de se plier à elle dans une esthétique des médias de masse et de la consommation, les peintres de la Figuration narrative se transforment en témoins actifs; montrer pour interroger, exposer pour déjouer... La toile cesse d'illustrer une histoire déjà faite, elle juxtapose les situations, déconstruit le quotidien à partir d'aplats chromatiques, de contours nets, de cadrages inédits et d'objets qui se répondent, parfois se contredisent, et toujours nous invitent à recomposer le sens. Sa force tient à son apparente simplicité - lisibilité des formes, clarté de la composition, autorité de la couleur. Pourtant cette sobriété masque la complexité narrative des œuvres quand celles-ci jouent de plans superposés, de temporalités disjointes ou de hors-champs implicites...

Chacun apporte son style comme sa marque de fabrique. Klasen réduit le plus souvent la toile à un fragment photographique et à une froide signalétique. Monory nous entraîne dans une nuit bleue comme dans un film où le rêve se joue de l'amour ou de la violence. Les corps colorés des fantômes quotidiens errent dans un monde sans âme, A la marge de l'hyperréalisme, Rancillac ou Schlosser, jouent sur des gros plans de corps morcelés...Toujours il s'agira avec ironie, distanciation, de dénoncer les représentations collectives tout en exhibant leurs mécanismes quand l'image devient icône, comment la répétition use le sens.

Cette exposition nous permet de comprendre que la Figuration narrative ne se réduit pas à cette période des Trente Glorieuses. Son esprit irrigue aujourd'hui des pratiques qui scrutent les flux d'images contemporains issus du monde publicitaire ou des réseaux sociaux. Face à la saturation visuelle d'un monde artificiel, la peinture nous oblige à penser, à refaire le monde, à traverser les frontières du visible.

dimanche 5 juillet 2026

Bertien van Manen, «Les échos de l'ordinaire»

 
                                Centre de la photographie de Mougins

Jusqu'au 4 octobre 2026




La vie des autres, le poids du monde au travers des secondes qui s'écoulent, c'est tout cela qui s'infuse sur la pellicule photographique de Bertien van Manen (1935-2024). D'abord mannequin, en 1958 elle passe très vite de l'autre côté de l'objectif pour céder sa place aux «invisibles», non pas pour les glorifier ou vers une quelconque démarche sociologique mais seulement comme pour entrer dans une méditation sur la condition humaine. Avec humilité, sans s'attacher à un style particulier, ignorant la beauté ou la laideur, elle raconte la vie des gens les plus modestes. Et les nombreuses photographies qu'elles réalisera d'abord pour des commandes pour magazines avant d'opter pour un appareil de simple amateur, ne s'attachent à aucun format, en noir et blanc comme en couleurs. Les photos s’égrènent simplement au fil des jours comme si son existence révélait le miroir de celle d’autrui. Portraits, scènes d'intérieurs, le plus souvent, ou parfois la solitude d'une maison sans rien d'autre, ponctuent ce journal de bord.

Et pourtant l’œuvre bouleverse par cette attention portée sur un regard, sur des gestes tendus ou relâchés, la position inconfortable des corps ou leur affaissement. Et sur tous ces détails qu'on ne regarde plus mais qui signent l'identité d'un être ou d'une communauté. Il n' y a jamais de pathos, pas d'éclats, de rires ou de larmes mais seulement l'image récurrente d'une situation. Et cet anonymat se charge alors de toute cette existence que les plus humbles, les plus démunis, les oubliés ne parviennent pas à exprimer au point d'oublier eux-même la dignité de leur existence. Mais la photographe ne parle pas pour eux, elle témoigne de l'éloquence de leur silence.

Pourtant la photographie elle-même semble porter cette parole. Elle s'émancipe des failles techniques, des flous ou des erreurs d'exposition, elle se revendique dans la modestie du regard, dans la fragilité et l'écoute de l'autre. Elle suit la variation des jours au hasard des rencontres et des voyages. Elle ne résume rien d'autre que l'instant où elle est produite. Elle est humaine, simplement humaine. Et tout au long de son existence, l'exposition dévoile par séquence comment, en Hollande, en Amérique, en Russie ou ailleurs, Bertien van Manen pénétrait la vie des gens, à pas feutrés, avec humilité, qu'il s'agisse de religieuses, de femmes travaillant dans les mines ou de simples anonymes. Et l'on comprend que la photographie ici, dans sa stricte neutralité, ne témoigne d'aucune psychologie et ne revendique rien. Elle témoigne simplement d'un destin.

samedi 4 juillet 2026

Victor Brauner, «L'aventure magique»

 

Nouveau Musée National de Monaco, Villa Paloma

Jusqu'au 3 janvier 2027


                               

L'aventure n'est pas une errance, elle procède au contraire, de par son étymologie, à «ce qui doit se produire». Et l’œuvre de Victor Brauner (1903-1966) se réalise sous le signe d'une prémonition, celle d'une fusion magique de l'espace et du temps pour une exploration de l'invisible. C'est ce fil d'Ariane que l'artiste ne cessera de développer entre dessins, toiles et sculptures à partir des années 20 lorsque, juif de Roumanie, il découvre la France. Prémonition encore quand, lors de cette quête de l'invisible et d'une vie tumultueuse, il perdra un œil en 1938. Et cet œil solitaire, déjà obsessionnel sur ses toiles, deviendra ce soleil iconique qui s'ajoutera aux signes archaïques qui parsèment son œuvre. Serpents, chats, fleurs ou lèvres stylisés sont autant de signes dans un vocabulaire universel pour dire le monde et en déchiffrer le mystère à partir des signes des civilisations anciennes à travers tous les continents.

A partir d'une collection privée de Patrice Pastor et avec plus de 160 œuvres, l'exposition monégasque nous entraîne dans un voyage ésotérique, celui d'un artiste fasciné par les aplats et les profils de l'ancienne Égypte, les contours du Sphinx et les couleurs pures d'un monde originel. Et le bestiaire précolombien ou de l'Océanie se confronte à de simples traits ou à des flèches, à des êtres hybrides, des lunes ou des formes géométriques. Car de cette totalité surgit la puissance de l'éternel comme un talisman pour conjurer la tragédie, un repère entre «totem et tabou», entre ironie et érotisme, pour un art visionnaire.

Victor Brauner rencontre André Breton en 1933 et adhère au surréalisme. On y retrouve parfois l'espace mouvant d'Yves Tanguy ou les corps corsetés et mécaniques de Chirico. Mais durant la guerre, il se réfugie dans les Haute-Alpes et c'est là qu'il découvrira la cire comme un matériau magique qu'il travaillera pour diluer la couleur sur la toile ou pour des expérimentations et des collages. Et d'une salle à l'autre on voit comment l'artiste ne cesse d'expérimenter comme si dans chaque œuvre, la vie reprenait souffle, autrement. Conduite par Camille Morando, l'exposition restitue ce souffle parfois halluciné, parfois réduit à une brindille de cendre. Le peintre collectionna aussi des pièces d'art primitif, d'Afrique et de Papouasie Nouvelle-Guinée. Autant d'éléments qui accompagnent ce voyage qui est aussi celui de l'histoire de l'art quand elle parle de beauté, de terreur, de désir ou de fièvre. Et cette histoire-là, elle s'écoule «magiquement» dans l’œuvre de Brauner et elle nous en dit parfois davantage que tout autre livre d'Histoire.