jeudi 12 février 2026

Le sentiment de la nature

 


L’art contemporain au miroir de Poussin

NMNM de Monaco - Villa Paloma

Jusqu’au 25 mai 2026


                                                    Nicolas Poussin, La mort d'Eurydice

Toute forêt est enchantée, les eaux diffusent leur souffle de même que les prairies riment avec esprit. Et la nature avec la littérature. La peinture de Nicolas Poussin traduisait ce récit qui est aussi bien celui d’un philosophe que d’un poète. Au XVIIe siècle, le peintre fut le premier à s’évader du cadre stricte d’un paysage conçu comme théâtre de l’humanité pour glorifier la puissance intrinsèque de la nature. Avec lyrisme, il la célébra et devant des bouquets d’arbres, il en dessinait toutes les palpitations avant de les restituer sur la toile. Et ces croquis se chargeaient du jour ou de la nuit, du soleil ou des orages. Paisible ou violente, cette peinture porte en elle toutes les couleurs et les ondulations d’ une tragédie heureuse.

Comment cette peinture résonne-t-elle aujourd’hui? A partir de cinq tableaux de Poussin mais aussi de quelques-uns de ses suiveurs, Hubert Robert, Vernet ou Pierre-Henri de Valenciennes, l’exposition monégasque donne voix à quelques dizaines d’artistes contemporains qui tous, à leur manière, renouent avec ce «sentiment de la nature». C’est surtout à Rome que Poussin réalisa son œuvre. Aussi l’art contemporain de l’Italie, en particulier l’arte povera est-il ici privilégié. Mais sculptures, vidéos, photographies ou peintures de nombreux artistes français ou internationaux nous entraînent dans le sillage de ce qu’on appelait dans l’Antiquité les miracula naturae, c’est à dire les «merveilles de la nature». Et ce voyage se réalise au gré de six étapes: orages et nuits, forêts et jardins, marines et chutes d’eau, déserts et volcans, monts et montagnes, fleurs et papillons. Écrite et mise en scène par Guillaume de Sardes, cette exposition se vit comme un enchantement.

Voici donc l’écho des Géorgiques de Virgile, ce chant de la terre qui est aussi une méditation sur la fragilité de la vie. Il s’écrit dans les tableaux de Marine Wallon avec une matière picturale épaisse pour traduire la légèreté jusqu’au vide entre figure et abstraction. Il explose dans l’hédonisme outrancier d’une toile de Walter Robinson. Il s’engouffre dans les vidéos d’Ange Leccia avec le ressac des lames de fond ou le grondement des éclairs. A moins qu’avec humour, dans l’œuvre conceptuelle de Robert Barry, elle ne se dilue dans l’invisible… Toutes les strates du vivant se trouvent ici convoquées dans une floraison de langages, de formes et de couleurs. On circule parmi les œuvres de Christo et Jeanne-Claude, de Paolini ou de Penone, d’Anderas Gursky ou de Pierre Lesieur. Et comme dans tous les labyrinthes, on s’amuse à chercher son chemin, et entre déserts et forêts, on entend, entre joie et inquiétude, le murmure ou le cri du chant du monde. La douceur des fleurs de Pierre Joseph répond aux éruptions volcaniques de Mimmo Jodice.

On ne s’ennuie jamais, on est emporté par le rythme de cette orchestration symphonique quand le vent des tempêtes et le silence des déserts tour à tour nous assaillent, fusionnent ou se dispersent. Et toujours l’on s’émerveille.



mardi 10 février 2026

Chagall à l’œuvre. Un prêt d’exception au musée.


Musée National Marc Chagall, Nice

Jusqu’au 17 mai 2026



Dans son musée, sur les hauteurs de Nice gorgées de lumière, la peinture de Chagall ne cesse d’éclore dans un geste d’élévation vers le ciel. Entre les toiles, les vitraux ou les mosaïques se déployant au fond d’un bassin, le peintre exalte formes, matières et récits. Mais c’est toujours le rêve d’une ascension qu’il poursuit - ailes d’anges ou d’oiseaux pour un envol vers un plafond céleste. C’est pourtant un autre plafond, celui de l’Opéra Garnier à Paris, que Chagall peindra selon le vœu d’André Malraux en 1963. C’est donc là, pour un hommage à la musique, qu’il déploiera une «fleur de lumière», transformant chaque note de Mozart ou de Ravel en une note de couleur.

Des travaux préparatoires, des maquettes et des esquisses illustrent cette réalisation par laquelle le peintre se fait chef d’orchestre et crée ainsi un univers qui englobe le spectateur. Et, en dépit de la polémique qui précéda l’œuvre, il parvint à réconcilier la modernité avec le patrimoine historique. Dans ce ciel tournoyant, Chagall sculpte des rêves et tisse des mélodies quand vibrent les rouges et que les bleus s’approfondissent. Telle est cette introduction pour cette nouvelle exposition dont le second volet s’ouvrira en mai prochain puisqu’elle fait partie d’une récente donation de 141 œuvres par les petites filles de Chagall, Bella et Meret Meyer au Centre Pompidou qui les prêtent maintenant à Nice jusqu’en septembre.

L’opéra c’est aussi une scène, un théâtre dans lequel l’idéal d’un art total s’accomplit. Et l’exposition se poursuit avec les travaux préparatoires pour L’Oiseau de feu de Stravinsky, créé initialement pour les Ballets russes. Inspiré du folklore russe, le récit met en scène l’affrontement entre lumière et ténèbres, amour et destruction. Ici Chagall transpose son univers pictural sur scène. Le rideau d’ouverture, d’un bleu intense, installe immédiatement une atmosphère onirique. Le magicien Kastcheï, figure sombre et menaçante, domine un monde nocturne, tandis que l’Oiseau de feu, chimère mi-femme mi-animale, irradie de couleurs vives. Les rouges, jaunes et roses éclatent dans un ciel nocturne, symboles d’un amour victorieux. Le prince Ivan, bouquet de roses à la main, incarne l’élan vital, la promesse d’un avenir libéré. Chagall peint le rideau et les costumes des danseurs. Ce sont 64 esquisses et derrière la diversité des techniques se dessine une même quête : celle d’un art capable de relier le visible et l’invisible, le quotidien et le sacré, l’intime et l’universel.

Aussi Chagall s’est-il intéressé à la sculpture et à la céramique. De 1950 à 1983, il explore les possibilités plastiques de la terre cuite, du modelage et de l’émaillage. Loin d’un simple artisanat décoratif, ses céramiques deviennent de véritables volumes narratifs. Assiettes, plats, formes courbes accueillent une peinture directe, vibrante, soumise aux métamorphoses imprévisibles de la cuisson. Chagall accepte l’accident, joue avec les surfaces, grave, incise, anticipe les mutations chromatiques. Chaque œuvre semble être une quête de «l'énergie vitale», une tentative de capturer l'esprit de la nature dans la densité de la roche.

À partir des années 1960, Chagall s'approprie aussi la technique cubiste du collage, mais il la réinvente à sa manière, poétique et organique. Il assemble des papiers colorés, des tissus unis ou à motifs pour créer des compositions aux textures riches et profondes. Toujours explorer, se risquer dans de nouveaux chemins, entre terre et ciel, pour célébrer à travers l’art le miracle de la beauté.



dimanche 25 janvier 2026

 

Espace de l’Art Concret, Mouans-Sartoux

Jusqu’au 3 mai 2026



                                               Rob Miles ISS Screenspace 2025

Quand l’art prend de la hauteur : voyage sensible entre orbite terrestre et grilles cartésiennes

À l’Espace de l’Art Concret, l’année 2026 s’ouvre sur une réflexion approfondie sur les relations entre art et science, à travers deux expositions, deux approches distinctes mais convergentes, dans lesquelles l’art se confronte à des cadres scientifiques, techniques et conceptuels exigeants.

Coproduite avec l’Observatoire de l’Espace du CNES, L’Art extra-terrestre au XXIᵉ siècle explore les usages artistiques de l’espace dans un contexte où celui-ci n’est plus un simple imaginaire, mais un territoire réel, structuré par des contraintes physiques. Une douzaine d’artistes travaillent à partir des conditions mêmes de l’exploration spatiale : microgravité, vols paraboliques, Station spatiale internationale, dispositifs de réalité virtuelle ou images satellitaires. L’espace devient ainsi un paramètre actif de la création, intégré au processus artistique.

Les œuvres témoignent d’un déplacement du rôle de l’artiste, désormais inscrit dans des collaborations étroites avec des ingénieurs, des chercheurs et des institutions scientifiques. Les contraintes techniques ne sont plus des obstacles mais des données esthétiques. En mobilisant les conditions extrêmes de l’environnement extra-terrestre les artistes réinventent le corps, le mouvement, le temps et la matérialité de l’œuvre par une lecture critique des enjeux de la conquête spatiale.

En regard de cette exploration extra-terrestre, l’exposition Jürg Nänni – Art & Science propose une œuvre singulière, ancrée dans la rigueur mathématique et la réflexion sur la perception visuelle. Physicien de formation, Jürg Nänni (1942–2019) a développé un corpus fondé sur des règles strictes, des systèmes algorithmiques et une précision géométrique extrême. Longtemps restée confidentielle, cette œuvre est aujourd’hui redécouverte dans toute son ampleur. Fondée sur une organisation cartésienne des couleurs primaires - bleu, jaune, rouge - la règle devient un outil d’exploration visuelle. Inscrit dans la tradition de l’art concret suisse, Nänni s’en distingue par l’introduction de générateurs aléatoires et d’outils informatiques utilisés pour produire des configurations imprévisibles à partir de cadres stricts. Les œuvres mettent à l’épreuve la perception du spectateur: grilles instables, structures vibrantes et champs chromatiques complexes composent un langage plastique qui oscille entre ordre et déséquilibre. Cette recherche formelle s’accompagne d’un important travail théorique, notamment autour des mécanismes de la perception visuelle, que l’exposition prolonge par une installation interactive invitant le public à expérimenter directement ces phénomènes.

Ces deux expositions partagent une même exigence : celle d’un art qui accepte de se confronter à des systèmes contraignants pour en explorer les potentialités esthétiques et cognitives. Loin d’une approche illustrative ou décorative, elles affirment une conception de l’art comme espace de recherche, capable de dialoguer avec la science sans s’y subordonner.



mercredi 31 décembre 2025

 

Claude Viallat, «Avatar 2005-2025, Clin d’œil à Jean fournier»

Hôtel des Arts, Toulon

Jusqu'au 25 avril 2026



L'écho d'une forme «informelle» qui s'impose ou s'efface parmi des jeux de couleurs et de matières, c'est à ceci que se résumerait la peinture de Claude Viallat. Pourtant cette apparente simplicité, ce protocole répétitif auquel l'artiste s'astreint depuis des décennies, l'autorisent à de multiples variations. Et comprendre cette œuvre c'est en saisir ce long processus par lequel la figure se métamorphose dans l'incertitude même de sa gestation ou de sa disparition. L'exposition toulonnaise relate les vingt dernières années de l'artiste comme autant d'étapes successives dans l'exploration du fragile concept de représentation. Mais loin d'une démarche intellectuelle, l'artiste revendique une relation intime avec la peinture. Celui qui fut en 1970 l'un des initiateurs de Supports/Surfaces écrivait: «La sensualité est primordiale, c'est un moteur». Et l'art se confond alors avec une expérience, une confrontation entre une règle imposée et le hasard qui trouble nos repères pour de nouvelles découvertes.

C'est ainsi que la peinture de Viallat est extraordinairement vivante. Sa sève, rêche ou baveuse, irrigue la matière, Elle s'écoule entre les liens ou les déchirures d'une étoffe crue, d'un élément de parasol ou d'un treillis militaire. La toile dans tous ses états est alors livrée à l'assaut de la couleur qui suinte ou s'assèche en croûtes pour définir les contours d'une apparition qui toujours se refuse aux lisières de son épiphanie. Et l'artiste déclare: «Ma peinture prolifère, elle éclate, elle part dans tous les sens. Elle joue en tressé et en ébouriffé.»

Amoncellement de matières, les œuvres sont des architectures qui alternent le plein et le vide avec des draps, des lambeaux d'éléments décoratifs, toiles de tentes ou rideaux. Transparents ou d'une profonde épaisseur, tissus imprimés, fils et étoffes diverses sont le cadre d'une partition lors de laquelle, sur des fonds neutres ou bigarrés, éclatent les notes de la couleur dans des salves de rouge ou de jaune avant qu'elles ne se dissolvent dans la matière. Tour à tour douce et éruptive, la couleur se confond à cette empreinte qui anticipe l'éclosion d'une forme. Celle-ci, obsessionnelle, résonne comme pour une envoûtante modulation de gammes répétitives à l'instar des musiques de Terry Rilley ou de Philip Glass à l'époque où Claude Viallat, né en 1936, commençait son œuvre à la fin des années 60...

Haut lieu de la culture contemporaine, L'Hôtel des Arts de Toulon rend aussi hommage à travers cette exposition à Jean Fournier (1922-2006) qui fut le marchand de Claude Viallat de 1967 à 1997 et qui, sous le titre «Avatars» exposa l'artiste avec Sam Francis, Joan Mitchell, Shirley Jaffe et bien d'autres.



vendredi 26 décembre 2025

 

CARNAVALS d’ici et d’ailleurs

Hôtel Départemental des Expositions du Var, Draguignan

Jusqu'au 22 mars 2026



Nationales, militaires ou religieuses, les célébrations relèvent de la verticalité d’un pouvoir tandis que les fêtes populaires surgissent d’un fond archaïque qui vont défier temporairement l’ordre hiérarchique pour, en réalité, le consolider par un effet de catharsis. Le carnaval est cet événement à la croisée du rite, de la fête et de la subversion dont l’histoire et les multiples variations géographiques sont relatées lors de cette exposition du HDE de Draguignan.

Au fil du parcours, de ses origines jusqu’aux multiples aspects de sa présence contemporaine, l’exposition nous présente toutes les facettes du carnaval à partir d’une riche documentation - peintures anciennes ou contemporaines, photographies, masques, costumes, objets archéologiques ou ethnologiques qui traduisent toute la variété d’un événement dont la source nous ramène à l’antiquité avec ses fêtes liées aux cycles agricoles et cosmiques marquant la fin de l’hiver et le renouveau de la vie. Les fêtes de Dionysos, les bacchanales ou les saturnales romaines témoignèrent de ces instants d’inversion de l’ordre établi dans un défoulement populaire. D'une salle à l'autre, le visiteur est convié à suivre l'histoire de ce rituel qui, avec l'expansion du christianisme, devient le prélude au carême, période de privation avant Pâques. Et si l'étymologie du carnaval renvoie à la privation de la viande, elle désigne aussi paradoxalement une libération de la chair... Ainsi le masque, par son anonymat, efface-t-il les identités fixes et autorise une métamorphose symbolique. Le roi se fait bouffon et le pauvre devient prince...

De Venise à Rio, de Bâle à Nice ou aux Caraïbes, le carnaval s'inscrit dans la spécificité des cultures locales, jouant du rire ou de l'épouvante, parsemant la nuit de ses paillettes au son des clochettes et des tambourins ou traversant les jours de ses chars chamarrés de plumes, de rires et de chants. C'est le temps de l'inversion et du travestissement quand les identités sociales ou sexuelles, pour un temps, se dissolvent dans l'imaginaire. Les signes de cette exubérance dans toute leur ambiguïté sont spectaculairement dévoilés au cours de l'exposition. On y voit des peintures anciennes qui rebondissent sur des œuvres d'Alechinsky ou de Patrick Moya, on s'effraie des diables et de leurs cornes comme on s'amuse des caricatures ou des grosses têtes dans les cortèges dans le sillage des confettis avant qu'on ne brûle le Roi Carnaval... Et puis tout recommence, le rythme des saisons, l'ordre des choses jusqu'aux nouvelles illusions... La fête est finie.





samedi 15 novembre 2025

Le phare Rembrandt

 


Musée des Beaux-Arts, Draguignan

Jusqu’au 15 mars 2026



A l’instar des peintres du XVIIIe siècle nous voici éblouis par ce phare dont l’éclat ne se contente pas d’éclairer un artiste mais de défricher de nouveaux chemins pour l’art.

Pourtant si Rembrandt connut très vite le succès auprès des collectionneurs, l’Académie le méprisa pour son refus de l’idéalisation, ses sujets jugés trop vulgaires et une matière picturale qui se densifia au fil du temps contre la finesse du trait. Le peintre hollandais, en effet, négligea le classicisme de l’Italie et, si la dramaturgie du clair-obscur du Caravage sculptait un théâtre de visages populaires, d’anges et de héros tragiques dans un puissant contraste entre ciel et terre, Rembrandt se détourna du ténébrisme avec un éclairage latéral pour une scène humaine dans un miroitement d’or de de bistre. Entre cendre et feu, il exprime la vie dans sa seule vérité avec ces portraits de vieillards et la flamme vacillante de leurs regards. Avec aussi ces femmes mures aux chairs tombantes qui pourtant, au-delà de la grisaille des eaux fortes, règnent dans la gloire de leur volupté comme pour un hommage à la réalité du quotidien.

La chair, la vie, telles seront donc ces lumières que nous renvoie «le phare Rembrandt». L’exposition dracénoise nous convie à cette histoire du regard en montrant comment l’artiste, au-delà du mythe, influença les peintres du siècle des Lumières. Mais aussi combien ce regard se réévalue au gré des nouvelles avancées ou des modes. Paris est alors la capitale de l’art ; on théorise, on collectionne et le réalisme de l’école hollandaise répond au goût de l’époque. Les portraits en trois-quarts et saisis dans un éclairage oblique sont souvent le fait de pasticheurs du Maître. Le regard traduit la psychologie du personnage tandis que la main désigne la fonction sociale – pinceau ou palette, livre, couteau ou tout autre objet signifiant une activité et non plus un symbole. Parmi les artistes ici présentés, Fragonard, en plusieurs toiles, accentue la couleur et par une matière généreuse exécute le portait de vieillards dans un ruissellement de teintes fauves avec les cheveux fous et les rides qui burinent le visage dans une tempête intérieure. Dans la tradition hollandaise Chardin peint des natures mortes mais dans un souci de vérité qui leur ôte toute portée allégorique. Un portrait de 1734 montre un érudit concentré sur sa lecture et surmonté d’une collection d’objets usuels. Et, toujours dans la lignée de Rembrandt, il excellera à traduire la gravité des personnages dans des tonalités sourdes, lesquelles feront aussi la renommée de Greuze. Chez celui-ci, le portrait parvient alors à saisir sans artifice toutes les nuances de l’intimité et toujours, comme pour l’ensemble de ces artistes, le vêtement n’est plus un drapé qui se développe vers le firmament mais le seul témoignage d’une situation sociale.

Ce phare Rembrandt éclaire la condition humaine qui n’a alors cessé de rayonner à travers de nouvelles images au-delà des pastiches et des imitations. La peinture est aussi cette histoire de la rationalité dans l’humanité. A Amsterdam, Rembrandt fut le contemporain de Spinoza qui écrivit : « La lumière se fait connaître elle-même et fait connaître les ténèbres, la vérité est norme d’elle-même et du faux. »

dimanche 9 novembre 2025

Maurice Denis, années 1920. L’éclat du Midi

 


Musées des Beaux-Arts Jules Chéret, Nice

Jusqu’au 8 mars 2026



Une peinture dans tous ses éclats

Peindre le Midi, c’est le plus souvent une affaire de perception quand il s’agit de capter le lumière et d’en restituer toutes les nuances qui sculptent la nature comme tant d’artistes s’y consacrèrent à partir de Cézanne et des impressionnistes. Pourtant, si Maurice Denis découvrit la Provence en 1906 et qu’il fréquenta Cézanne, Renoir et tant d’autres, il resta imprégné d’une formation plus intellectuelle héritée du primitivisme de Gauguin quand il fut le théoricien des peintres Nabis. Marquée par le symbolisme, sa peinture se réalise dans le souvenir du Quatroccento et de la Renaissance italienne avec ses larges aplats, la simplification de la couleur et une volonté de synthèse entre le matériel et le spirituel. Aussi, s’éloignant de l’imitation et de la description, Maurice Denis fut-il surtout célébré pour l’harmonie de ses vastes compositions décoratives.

Pourtant, dans les années 1920, alors qu’il est au faîte de sa gloire, ses œuvres de chevalet témoignent de scènes intimes associées à une nature parfaitement architecturée. Conçue en plusieurs séquences chronologiques, l’exposition niçoise nous livre une autre façon de percevoir la Provence et la Côte d’Azur. Elle est aussi l’ occasion d’affirmer l’apport de Maurice Denis dans l’art de l’entre-deux-guerres. Sa peinture est alors strictement cloisonnée par couleurs en aplats et les reliefs se succèdent en courbes et contre-courbes tandis que les arbres, cyprès ou mimosas, structurent le plus souvent un cadre dans lequel le thème familial répond à l’organisation du paysage. L’artiste, au fil de ce parcours, semble aspiré par l’harmonie d’un ordre idéal en recourant à des camaïeux de rose et de bleu pour exprimer douceur et transparence comme pour une aspiration mystique qu’il ne cessa de revendiquer.

Toute en sinuosités et en teintes suaves, la peinture de Maurice Denis apparaît aussi « superficielle » que profonde et c’est peut-être ce paradoxe qui donne le rythme de cette exposition. Il y a là un hiératisme des formes presque naïf dans ses modelés, des teintes douces mais éteintes, une transparence qui s’accorde à des scènes juxtaposées de femmes et d’enfants, de paysages édéniques et d’architectures strictes pour inscrire le récit d’une époque où, au lendemain de la première guerre mondiale, on chercha le réconfort des proches et d’un au-delà. Un portrait de Renoir que le peintre réalisa en 1913 ou un bronze de Maillol pour Marthe Denis, première épouse du peintre, illustrent cette volonté de sublimer le monde à travers une espérance artistique. Passionnante pour cette découverte d’un Maurice Denis plus intime que dans ses compositions murales, cette exposition, au-delà de l’expression de toute sensation, relate toute la sensibilité d’une expérience humaine dans une période où la peinture s’acharne dans son idéal de dire le monde. Ou de le célébrer.

mardi 21 octobre 2025

Anne-Laure Wuillai, « îlots »

 

Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu’au 29 novembre 2025



Se promener avec la mer dans sa poche, la découper en morceaux et faire croire qu’elle serait plus certaine que dans sa réalité, tel est ce jeu de dupes en apparence incongru à laquelle Anne-Laure Wuillai nous convie. Ce serait en quelque sorte cette histoire absurde de l’enfant et la mer, le défi poétique de qui veut posséder et de celui qui est possédé… Aussi la mer - immense - mais désormais réduite à une peau de chagrin quand elle s’égrène entre les doigts de l’artiste, tour à tour eau et sable, débris argentés ou souvenirs de vagues mortes. Et qu’en est-il de l’artiste quand celle-ci, dans une démarche ostensiblement obsessionnelle, s’empare de la mer pour en extraire couleurs et particules ? Tel l’enfant rêveur qui découvre, imagine, construit ses châteaux de sable… C’est celui qui observe et sourit quand l’artiste reprend son geste et grappille des atomes de sable ou d’océan pour les enfermer dans son propre univers.

Cet univers c’est pourtant celui de la consommation et de la transformation  marchande dans lequel nous évoluons et qui fonctionne en porte à faux avec le rythme de la mer et de la nature. Les structures de l’économie ne réfléchissent pas celle d’un ordre naturel et l’artiste est celui qui pense ce désordre, le proclame ou le chante. Anne-Laure Wuillai récolte, sélectionne, organise et transforme les molécules de l’océan tout en énonçant  le système de la consommation de masse : sachets de plastique, objets désuets et magiques promis au rebut, présentoirs d’échantillons, vitrines ou cabinets de curiosité pour des collections qui mûrissent entre science et poésie.

La mer dans son mouvement infini désormais réduite à une collection d’éléments disparates, à des atomes de matière, à des atolls de sens. Elle s’impose ici dans sa mémoire, ses traces, ses objets dérivés jusque dans la dérive de l’imaginaire. Artifice des piscines aux formes alanguies, couleurs solaires de la solitude dans lesquelles on patauge dans une eau morte. « Bleu comme l’enfer » ainsi que l’écrivait Philippe Djian pour nos tristes paradis. Voici donc ces îlots de beauté et de laideur dispersés dans l’archipel du bronzage de masse, le rappel des cartes postales et de leurs bisous fatigués, les eaux aux reflets d’huiles solaires pour un éternel soleil couchant…

En creux, Anne-Laure Wuillai nous raconte tout cela. De simples objets et des classements en bon ordre pour mettre les mots sur les maux.


lundi 20 octobre 2025

Mickael Kenna, « Constellation »

 


Musée de la Photographie Charles Nègre, Nice

Jusqu’au 25 janvier 2026



Inscrire l’attente et le trouble d’une révélation impose humilité, silence et retrait. C’est dans cette retenue quasi mystique que le photographe britannique, depuis 50 ans, explore les chemins de l’invisible. Sur de petits formats, dans l’exigence d’un noir et blanc lumineux et d’une méditation sur l’essence même du monde et de son image, Mickael Kenna, avec obstination, à travers la pratique de la chambre noire puis par la qualité du tirage, nous confronte à l’énigme de la beauté.

Dans cette rétrospective riche de 124 clichés argentiques, ce grand voyageur, dans un vocabulaire minimaliste, s’attache à explorer l’âme d’une architecture ou d’un paysage. Celui qui, enfant, étudia dans un petit séminaire, aujourd’hui encore, ici ou ailleurs, en Asie ou dans les brumes d’un autre continent, poursuit sa quête d’un mystère que la photographie dévoile, plis après plis, dans la seule exigence de la lumière. Poète ou philosophe, ce n’est pas le visible qu’il traque face à la monumentalité d’un palais ou dans la fragilité des lignes d’un arbre ou le flou de son feuillage mais le souffle qui les traverse. Expérience du vide et du temps. Empreinte de la mémoire. Mouvement et disparition. Autant d’approches méditatives qui s’impriment modestement pour une paisible célébration de la vie.

Pourtant rien de mièvre dans cette passionnante aventure esthétique quand Mickael Kenna s’est aussi attaché à photographier les camps de concentration et qu’il a publié une centaine de monographies dont certaines sont exposées ici. Entre brume et éclaircies, les pages de la beauté s’ouvrent ou se déchirent. Tel est le monde, semble-t-il nous dire. Cette confidence, elle se murmure sereinement dans un espace dépouillé, dans la seule frontalité d’une forme, d’une ligne et de sa densité comme dans un écho de ce que la nature porte en elle de grandeur, de sérénité et d’éternité.

Virtuose de la sensibilité, Mickael Kenna interprète les gammes du silence comme autant d’instants pour nous conduire à une révélation. Chaque image semble en suspension, au seuil d’un miracle. La photographie lacère alors le réel, développe nuits ou éclairs dans l’incertitude du ciel et du geste des hommes. Ce sont toutes ces traces, ces empreintes déposées au hasard de l’existence que l’artiste voyageur prélève au fil du temps. Il faut se laisser alors emporter dans cette «constellation» où chaque étoile est un tremblement d’image, un feu d’artifice éteint dans le noir et le blanc.

Nice, Venise, Chine ou Japon, Mickael Kenna nous transporte dans ces territoires toujours inexplorés de la beauté quand celle-ci ne se donne que dans l’expérience de sa recherche. Il nous en délivre ici quelques parcelles, comme pour une offrande, avec humilité. L’émotion est toujours à ce prix.



lundi 13 octobre 2025

« Mondes parallèles »


Dialogue des collections MAMAC, Musée d’Art Naïf

Musée international d’art naïf, Nice

Jusqu’au 31 mars 2026



Définir l’art revient toujours à se casser les dents. De même pour les qualificatifs qu’on veut lui adjoindre tant l’art demeure une aventure qui ne saurait être corsetée par des découpages et des classifications. Aussi mettre en parallèle les collections du Musée d’Art Moderne et Contemporain avec celles du Musée d’Art Naïf, c’est, par un effet de miroir, permettre un autre regard sur des œuvres qui, toujours, selon l’espace d’exposition, leur relation avec d’autres œuvres et d’autres artistes, proposent une autre perception voire une nouvelle compréhension lorsqu’ aucune clé n’est offerte.

Toute œuvre demeure donc une sorte d’OVNI et parler de « mondes parallèles », c’est toujours évoquer la possibilité d’un autre univers dont nous ne connaissons rien. L’œuvre est muette et ne se livre que par un langage de signes qui reste une énigme tant qu’elle ne se soumet pas à notre sensibilité et à des mots. C’est alors une conversation qui s’engage entre le face à face des peintures ou autres dispositifs esthétiques avec le spectateur. Et celle-ci est d’autant plus riche qu’elle fait intervenir des liens, des proximités tout en se rapportant à des approches souvent opposées. Au sein même de l’art «contemporain», rien ne rapproche Boltanski, Karel Appel ou Lars Fredikson. Quant à la peinture de Karen issue du MAMAC est-elle contemporaine ou naïve ? Autant débattre du sexe des anges…

Cette présentation a le mérite de proposer des œuvres rarement exposées. Une puissante huile de Karel Appel résume l’effervescence expressionniste des années 80 et son cri fait ironiquement un clin d’œil à la solitude muette des matériaux et des couleurs de Chaissac. Tout ici résonne d’une même question originelle et sans réponse. Ou bien la vie se déroule-t-elle dans un théâtre de l’absurde quand Boltanski met en scène des « fonds de tiroir » dont les rebus son agrandis par la photographie pour dire notre destinée ? Et La classe morte, un assemblage de boites de conserves rouillées de Serge Dorigny lui répond avec humour dans une semblable mise en scène d’un fondamental théâtre de la cruauté. Quant à Niki de Saint Phalle, elle s’amuse avec les étoiles, les cactus ou le sable du désert quand elle ne sacralise pas -ironie et douleur confondue - une vache. Celle-là même qui traîne sa vie dans l’imagerie populaire.

Partout on s’y imprègne du poids ou de la légèreté du quotidien, on perçoit les liens de l’artisanat et de l’art, on s’adonne aux couleurs de la vie. Les fleurs dangereuses de Séraphine de Senlis, la sérénité dans l’ordre d’une table sur une toile de Zofia Rostad. Toujours cette même simplicité, ce regard «naïf» sur le monde. Mais celui-ci n’est-il pas ce geste originel d’une confrontation au monde, une forme de balbutiement qui inaugure notre désir de comprendre et notre soif de vivre? La naïveté serait alors peut-être un cache protecteur pour ne pas hurler sa solitude au monde. Ou, pour d’autres, un simple bouquet de fleurs pour dire l’émerveillement. Célèbres ou anonymes, 18 artistes interprètent la diversité des regards pour des voies parallèles dans une même célébration de l’art.