vendredi 26 juin 2026

Ellsworth Kelly, «Au bord de l’eau»

 

                                Fondation Maeght, Saint-Paul de Vence  

Jusqu’au 15 novembre 2026




Une expérience du regard au fil de l’eau


Considéré comme une figure majeure de l’art abstrait de la deuxième moitié du XXe siècle, Ellsworth Kelly (1923-2015) n’a cessé de brouiller les pistes, comme s’il s’agissait pour lui, toujours, sans une certaine ironie, de se mesurer au monde, dans sa stricte réalité, afin d’en extraire la substance. Regarder la nature en amont de toute pensée restera l’essence même de son aventure artistique.

C’est en tant que soldat américain mobilisé durant la seconde guerre mondiale qu’il découvre la France. Après avoir étudié la peinture à Boston, il s’établit à Paris en 1948 où il exposera en 1951 avant de s’installer quelques années plus tard à New York. Mais l’expérience française, la découverte de Matisse pour la découpe des formes et ses champs colorés ainsi que celle de l’eau avec Monet et ses nymphéas à Giverny, le marqueront durablement. C’est cette eau qui devient paradoxalement le fil directeur de cette exposition conçue par le grand spécialiste de l’artiste, Eric de Chassey. Paradoxe puisque l’élément liquide s’affronte au concept même de l’abstraction censé être au cœur des préoccupations d’Ellsworth Kelly. Et il y a cette belle toile de 1953 dans laquelle il rend hommage à Monet quand le vert et le bleu s’accordent dans un troublant monochrome. L’eau permet ici une traversée des apparences, une expérience du regard qui se construit à travers ses mouvements ou sa surface miroitante et ses effets de lumière. C’est elle que l’artiste explore avec des photos ou des cartes postales qu’il déstructure à l’aide de collages aléatoires pour en extraire l’essence même de cette expérience de la vision qu’il ne cessera de traquer. Et cette quête, il la poursuivra entre mers et rivières, en Amérique ou à Belle-Île, à Sanary ou ailleurs dans cette France dans laquelle il reviendra souvent.

L’exposition fait aussi écho à celle de 1958, déjà à la Galerie Maeght. Elle se déroule, presque sur un mode ludique sur des jeux d’échelle entre des pièces intimes et d’autres, monumentales. Voir c’est se mesurer à l’espace avant même que la pensée n’y imprime sa marque. Il ne s’agit plus d’inventer mais d’observer. Prélever l’essentiel, les sensations. Les traduire dans une syntaxe et un vocabulaire minimalistes par des lignes épurées, des courbes et des formes géométriques claudicantes pour dire le monde dans ce balbutiement du regard quand peinture, sculpture ou architecture jouent d’un commun accord. Saturée, la couleur irradie l’espace quand ailleurs le blanc et le noir se modulent sur de saisissants bas-reliefs. La rectitude d’un carré se heurte à des arcs, à des entrelacs d’un jaune éclatant ou à des explosions de rouge.

 Et pourtant, l’eau reste là, tapie dans son territoire de silence avant que la vision ne l’entame. Et c’est celle-ci que l’artiste effleure avant même qu’elle ne se dévoile. Il la capture alors dans la seule exactitude des sensations, pour une vision globale à vocation universelle.


samedi 20 juin 2026

Le centenaire de Fragonard

 

Musée Fragonard, Grasse

Jusqu'au 18 octobre 2026




Quand parfums, couleurs et matières s'entremêlent pour une triple exposition à l'occasion du centième anniversaire du lieu, peintures, photographies ou costumes anciens écrivent une histoire dans laquelle chacun se retrouvera. Et d’abord dans l’enfance, à partir d'une trentaine d’œuvres de Fragonard, «L'enfant chéri de Grasse». Et toujours cette lumière floconneuse, ces teintes ouatées pour dire un jaune qui se découvre à l'instant où un bleu s'en empare pour se dissoudre dans une composition où tout converge vers la figure de l'enfant. Poupon au visage de rose ou angelot malicieux, le voici qui orchestre le tableau quand tout rayonne autour du berceau, dans une scène intérieure ou dans l'écrin d'un feuillage. Bébé joufflu aux riches carnations, il développe dans son environnement des effluves de tendresse tandis qu'autour de cette figure de l'innocence se trament jeux de pouvoir et de subtiles effluves de frivolité. Mais toujours la lumière qui l'emporte sur l'anecdote. Dans un vaste registre où scènes de genre rivalisent avec des compositions allégoriques, aérienne, c'est la vie qui s'écoule dans le cadre de la toile à partir du soleil de l'enfance.

En écho à cette douce idéalisation que moquait Diderot en parlant d'une «fricassée d'enfants», c'est un tout autre regard qui nous est proposé avec une série de photographies autour de la fleur pour son parfum de liberté et sa puissance symbolique à travers l'histoire. Pour répondre à la question de l'exposition «Qui a peur des fleurs?» voici des figures féminines, des fleurs au fusil ou autre «Révolution des œillets». Autant dire que la fleur est une arme, qu'elle se brandit sur les cicatrices de la douleur pour faire éclore l'espoir. En noir et blanc puis en couleur, à partir d'anonymes ou de photographes célèbres, tout un florilège de cris, de larmes ou de sourires se déploie au fil d'une centaine d’œuvres qui nous racontent sur un siècle une histoire de la liberté. La fleur revendique, elle s'accroche comme une couronne sombre sur les cheveux de Frida Khalo pour proclamer son identité, elle se dissémine dans la fête pacifiste du «Flower power». Partout, sur tous les continents, elle éclot dans sa promesse d'une vie heureuse face à la couleur du sang.

Car les couleurs de la vie s'inscrivent dans les corps. C'est ce que nous raconte ailleurs, dans le Musée Fragonard, «Piqué de couleurs» une histoire de couture, de costume ou de folie douce. Entre le blanc et le noir, chaque couleur se développe alors à partir du XVIIIe siècle pour définir l'esprit du costume provençal. Fête ou chagrin se chargent au fil du temps de l'empreinte d'une couleur dans les plis et replis des corsages et jupons, les tissus matelassés ou fichus imprimés. Des volutes de coton ou de satin se déploient alors comme de nouveaux pétales dans cet univers de fleurs.

lundi 15 juin 2026

«Léger et la Création du Monde »


Musée Fernand Léger, Biot

Jusqu'au 12 octobre 2026




Au lendemain de la première Guerre Mondiale, poètes, peintres, musiciens et chorégraphes élaborent un langage nouveau pour exprimer un monde bouleversé mais en quête d'espoir. C'est aussi le moment où l'art africain bouscule les codes esthétiques occidentaux, où le post-cubisme et la technique du collage imprègnent le paysage artistique et traduisent une aspiration à un art total. Fernand Léger rencontre alors le compositeur Darius Milhaud, le poète Blaise Cendrars etle chorégraphe Jean Börlin et, ensemble, ils imaginent un ballet loin des références classiques qui dominent alors la scène européenne.

En 1923, le spectacle «La création du monde» est interprété sur la scène parisienne par les ballets suédois mais peu de traces subsistent de la création originelle. Il a donc fallu reconstruire le déroulement de ce ballet à partir de documents et d’œuvres préparatoires de Léger pour les décors, le rideau de scène ou les costumes. Et ici tout fusionne dans une chorégraphie où se mêlent faune et flore, animalité et figures humaines qui se bousculent dans l'univers des objets et de l'imaginaire. Des divinités zoomorphes se confondent à des insectes géants tandis que la frontière entre les danseurs et le décor vacille... Dans une atmosphère nocturne, Léger réécrit le mythe de la Genèse d'abord en teintes sourdes puis, il se développe dans des formes géométriques, des silhouettes monumentales et des couleurs franches. Fasciné par les orchestres de Harlem, Milhaud compose une partition où le saxophone, les percussions et les rythmes syncopés rencontrent l’écriture symphonique et répondent aux préoccupations de Léger sur le rythme, le volume et la mécanique du corps moderne. Le jazz, les jaunes et les rouges vibrent de concert avec les lignes et les courbes.


Pour le peintre, le corps humain ne doit plus être le centre du spectacle, il devient un élément mobile, une pièce de rechange dans une immense machinerie visuelle.
«Ce n'est plus une danse, c'est une machinerie plastique qui s'ébranle sous les projecteurs» écrivait la critique de l'époque. Confrontant les objets d'art, les dessins, gouaches et documents, l'exposition montre comment La création du Monde, un siècle plus tard, dans sa relation à d'autres cultures, avec son rythme saccadé, ses emprunts au burlesque, sa effets de distanciation, a préfiguré les principes de la performance et de la chorégraphie contemporaine. Elle révèle aussi le processus d'un artiste complet qui percevait le théâtre comme le terrain de jeu idéal pour sortir la peinture du stricte cadre de la toile.

lundi 8 juin 2026

Entre l'Absolue et l'Angulaire

 

François Morellet et Virginie Barré

Espace de l'Art Concret, Mouans-Sartoux

Jusqu'au 15 novembre 2026



L'hommage rendu à François Morellet donne l'occasion à l'E.A.C de Mouans-Sartoux de présenter des œuvres de l'artiste répondant à l’esprit de celles de la Collection Albers-Honneger. Figure emblématique de l'abstraction géométrique et de l'art conceptuel, il a su concilier la rationalité la plus pure avec l'humour et l'autodérision. Ses lignes, ses carrés, ses néons lumineux invitent à une danse visuelle, une expérience intellectuelle et esthétique.

En contrepoint de cette logique implacable dans un esprit ludique, Virginie Barré nous immerge dans les méandres de l'intime et du vivant avec son «Absolue de rose». Empruntant à l'univers olfactif la métaphore d'une essence pure, concentrée, distillat d'une œuvre construite depuis les années 90, elle évoque la rose à travers la couleur qui irrigue l'ensemble de ce parcours mais aussi la fleur, « la rose de mai», celle de Mouans- Sartoux. Elle incarne ici le passage du temps, la mémoire et l'empreinte obstinée du vivant.

Voici un entrelacs de rêve et de réalité avec de l'installation, du dessin, de la sculpture ou de l'image animée où le merveilleux côtoie sans cesse le quotidien. S'inspirant du Bauhaus, du mobilier artisanal, des formes élémentaires et des couleurs pures, elle parvient à nous immerger dans un univers où le quotidien se fond dans l'imaginaire. Un film, «Le rêve géométrique», témoigne de cette relation avec les collections du lieu mais aussi s’imprègne des accents de la comédie musicale avec des relents de nostalgie, des vagues de douceur inquiète quand la vie s'écoule... Vie en rose dans des lueurs de bleu layette pour écrire la fiction comme le miroir jamais éteint de nos désirs et de notre enfance.

Pourtant l’œuvre s'accroche au réel. Elle s'énonce par l'attention accordée aux matières, aux vêtements, aux objets qu'elle façonne aux limites de l'abstraction et, souvent, dans un clin d’œil à l'histoire de l'art. Il y a des colliers en terre cuite et des «Sentinelles de la joie». On devine des citations - Jacques Demy, Sonia Delaunay ou la bande dessinée. Les disciplines artistiques se confondent et le vocabulaire de l'artiste rappelle les sonatines du roman «Moderato Cantabile» de Marguerite Duras quand les accords de piano de l'enfant s'accordent aux parfums des fleurs que la femme au même instant recueille... Ce n'est plus la recherche de l'absolu de Balzac mais bien alors la vie qui alors s'accroche à un parfum, à l'invisible de la beauté, à «l'Absolue» comme essence d'une présence dans son évanescence ou sa disparition.