Fondation Maeght, Saint-Paul de Vence
Jusqu’au 15 novembre 2026
Une expérience du regard au fil de l’eau
Considéré comme une figure majeure de l’art abstrait de la deuxième moitié du XXe siècle, Ellsworth Kelly (1923-2015) n’a cessé de brouiller les pistes, comme s’il s’agissait pour lui, toujours, sans une certaine ironie, de se mesurer au monde, dans sa stricte réalité, afin d’en extraire la substance. Regarder la nature en amont de toute pensée restera l’essence même de son aventure artistique.
C’est en tant que soldat américain mobilisé durant la seconde guerre mondiale qu’il découvre la France. Après avoir étudié la peinture à Boston, il s’établit à Paris en 1948 où il exposera en 1951 avant de s’installer quelques années plus tard à New York. Mais l’expérience française, la découverte de Matisse pour la découpe des formes et ses champs colorés ainsi que celle de l’eau avec Monet et ses nymphéas à Giverny, le marqueront durablement. C’est cette eau qui devient paradoxalement le fil directeur de cette exposition conçue par le grand spécialiste de l’artiste, Eric de Chassey. Paradoxe puisque l’élément liquide s’affronte au concept même de l’abstraction censé être au cœur des préoccupations d’Ellsworth Kelly. Et il y a cette belle toile de 1953 dans laquelle il rend hommage à Monet quand le vert et le bleu s’accordent dans un troublant monochrome. L’eau permet ici une traversée des apparences, une expérience du regard qui se construit à travers ses mouvements ou sa surface miroitante et ses effets de lumière. C’est elle que l’artiste explore avec des photos ou des cartes postales qu’il déstructure à l’aide de collages aléatoires pour en extraire l’essence même de cette expérience de la vision qu’il ne cessera de traquer. Et cette quête, il la poursuivra entre mers et rivières, en Amérique ou à Belle-Île, à Sanary ou ailleurs dans cette France dans laquelle il reviendra souvent.
L’exposition fait aussi écho à celle de 1958, déjà à la Galerie Maeght. Elle se déroule, presque sur un mode ludique sur des jeux d’échelle entre des pièces intimes et d’autres, monumentales. Voir c’est se mesurer à l’espace avant même que la pensée n’y imprime sa marque. Il ne s’agit plus d’inventer mais d’observer. Prélever l’essentiel, les sensations. Les traduire dans une syntaxe et un vocabulaire minimalistes par des lignes épurées, des courbes et des formes géométriques claudicantes pour dire le monde dans ce balbutiement du regard quand peinture, sculpture ou architecture jouent d’un commun accord. Saturée, la couleur irradie l’espace quand ailleurs le blanc et le noir se modulent sur de saisissants bas-reliefs. La rectitude d’un carré se heurte à des arcs, à des entrelacs d’un jaune éclatant ou à des explosions de rouge.
Et pourtant, l’eau reste là, tapie dans son territoire de silence avant que la vision ne l’entame. Et c’est celle-ci que l’artiste effleure avant même qu’elle ne se dévoile. Il la capture alors dans la seule exactitude des sensations, pour une vision globale à vocation universelle.

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