vendredi 25 septembre 2026

Bernard Reyboz, « Hors norme »

L'Artistique, Nice

Jusqu'au 16 janvier 2027

                                                        


                                      Anatomie d’un monde en marge

À Nice, L’Artistique consacre à Bernard Reyboz une exposition qui révèle la cohérence secrète d’une œuvre longtemps demeurée à l’écart des classifications. Dessinateur, peintre, sculpteur, inventeur de formes et de récits, l’artiste construisit depuis les années 1970 jusqu'à sa mort en 2012, un territoire où la science s'allie à la fiction, où l’humour devient une forme de poésie et dans lequel le vivant semble toujours sur le point de muter.

Il y a chez Bernard Reyboz une manière bien particulière de considérer les choses et de les regarder autrement pour qu’elles cessent d’être familières. Une carapace devient architecture, un fragment de nature prend des airs de fossile, une collection d’objets semble soudain émerger d’une civilisation disparue. Rien n’est jamais conforme à l'apparence. Et c’est précisément dans cet écart, dans ce léger déplacement du réel, que l’œuvre trouve sa force.

                         Avec « Hors Norme », L’Artistique remet en lumière un parcours aussi foisonnant que singulier. Plus de quatre-vingts œuvres composent cette exposition qui permet de mesurer l’étendue d’une pratique qui brouille les disciplines. Bernard Reyboz dessine, peint, sculpte, assemble, imagine. Il fut également illustrateur, travaillant notamment pour Fluide glacial. Autant d’expériences qui ont nourri un langage visuel où la précision du trait côtoie volontiers l’absurde et où la minutie devient le moteur même de l’imaginaire.

                             Son univers s'apparente à un cabinet de curiosités qu'il aurait débarrassé de toute nostalgie. Il y a le plaisir de classer, d’inventorier, de conserver mais surtout celui de dérégler les catégories. «Expédition BORNEO 1904 ou l’étrange collection entomologique du Major Douglas» en offre une illustration particulièrement savoureuse. Sous l’apparence d’un récit d’exploration et d’une entreprise quasi scientifique se glisse une fiction dont les ressorts sont ceux de l’art. Reyboz invente des mondes avec le sérieux d’un naturaliste et l’ironie d’un écrivain.

Cette ambiguïté est au cœur de son travail. L’artiste ne cherche pas tant à représenter le réel qu’à révéler ce qu’il pourrait contenir de factice. Ses formes paraissent documentaires alors qu’elles puisent dans l'imaginaire. Elles donnent l’impression d’avoir été découvertes plutôt que fabriquées. C’est là, peut-être, l’un des paradoxes les plus féconds de son œuvre: faire croire à l’invention pour mieux nous convaincre que l’étrange était déjà là.

Voici donc une œuvre «Hors norme». Non parce que Reyboz serait extérieur à l’histoire de l’art, mais parce qu’il en emprunte les chemins de traverse. Son œuvre ne proclame rien : elle déplace. Elle ne cherche pas à imposer un monde mais à nous faire douter du nôtre. Et elle exprime ce qui en résulte, inquiétude ou émerveillement...

vendredi 11 septembre 2026

Frédérique Nalbandian, «Durée indéterminée»


Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu’au 6 novembre 2026



Rien ne résiste au temps. Et si l’artiste se confronte à l’espace, il inscrit pourtant une trace dans un temps friable, dans une matière qui, dans la sculpture, s’impose souvent par le marbre ou le bronze pour l’illusion d’une immortalité. Dans son exposition «Durée indéterminée», Frédérique Nalbandian mêle des œuvres anciennes et de nouvelles créations comme pour déjouer les contraintes d’une ligne de fuite dans l’acmé illusoire d’une œuvre d’art. Celle-ci se dévoile alors dans sa fragilité, sa matière fugace, sa chair mouvante quand l’artiste privilégie des sculptures de plâtre ou de savon et que l’eau signe le geste de celle qui caresse ou malaxe la matière. Sculpter le temps qui passe...

Et toujours une forme en résulte. Celle d’un instant qui se fige dans l’épaisseur d’une matérialité qui épouse cette histoire du temps. Ce sont alors des colonnes qui s’empilent comme pour des temples qui s’effondrent, des visages qui se superposent ou s’inversent et que l’on croit reconnaître quand ils s’impriment en nous pour murmurer le message de l’infini et de ses métamorphoses. L’œuvre de Frédérique Nalbandian diffuse les gammes de cette fragilité. L’éclat incertain du savon, entre épaisseur et brillance, par ses teintes multiples, porte la mémoire de la cendre que les lavandières utilisaient pour dissoudre les graisses et blanchir le linge. Car le savon est la signature de ce passage de la disparition vers une épiphanie que l’artiste nous révèle avec humilité. Il ne s’agit plus alors de magnifier mais plutôt de se mesurer à la matière comme pour la laisser «s’exprimer», c’est à dire, au sens étymologique, «faire sortir en pressant». L’artiste renoue ici avec la poésie de Francis Ponge quand il écrivait: «Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile… Plus il les rend complaisantes, souples, liantes, ductiles, plus il bave, plus sa rage devient volumineuse et nacrée… Pierre magique!»

Ici la sculpture dissout la figure dans un geste de transfiguration. Elle parle de la main et du corps. Elle semble parfois porter le souffle d’une bougie éteinte ou des débris d’ossements charriés au cours des siècles. Elle est cette archéologie impossible de la matière quand celle-ci toujours nous échappe, qu’elle se dissout et se recompose dans les variations du solide et du liquide pour traduire des visions - ici l’apparence d’un cerveau, ailleurs des linges séchant dans un ciel absent. Et toujours, dans la réalité des choses, le souvenir d’une illusion qui la traverse.

Il faut arpenter le territoire de ces œuvres comme une incursion dans un domaine mouvant où, constamment, l’on glisse sur une «pente savonneuse», où l’on se rattrape en se raccrochant au sens qu’on y trouve. Et alors nous savons que nous ne savons rien, que l’espace et le temps se déroulent dans ces replis merveilleux et seuls les artistes les plus modestes parviennent à en défricher les contours.