Galerie Eva Vautier, Nice
Jusqu’au 6 novembre 2026
Rien ne résiste au temps. Et si l’artiste se confronte à l’espace, il inscrit pourtant une trace dans un temps friable, dans une matière qui, dans la sculpture, s’impose souvent par le marbre ou le bronze pour l’illusion d’une immortalité. Dans son exposition «Durée indéterminée», Frédérique Nalbandian mêle des œuvres anciennes et de nouvelles créations comme pour déjouer les contraintes d’une ligne de fuite dans l’acmé illusoire d’une œuvre d’art. Celle-ci se dévoile alors dans sa fragilité, sa matière fugace, sa chair mouvante quand l’artiste privilégie des sculptures de plâtre ou de savon et que l’eau signe le geste de celle qui caresse ou malaxe la matière. Sculpter le temps qui passe...
Et toujours une forme en résulte. Celle d’un instant qui se fige dans l’épaisseur d’une matérialité qui épouse cette histoire du temps. Ce sont alors des colonnes qui s’empilent comme pour des temples qui s’effondrent, des visages qui se superposent ou s’inversent et que l’on croit reconnaître quand ils s’impriment en nous pour murmurer le message de l’infini et de ses métamorphoses. L’œuvre de Frédérique Nalbandian diffuse les gammes de cette fragilité. L’éclat incertain du savon, entre épaisseur et brillance, par ses teintes multiples, porte la mémoire de la cendre que les lavandières utilisaient pour dissoudre les graisses et blanchir le linge. Car le savon est la signature de ce passage de la disparition vers une épiphanie que l’artiste nous révèle avec humilité. Il ne s’agit plus alors de magnifier mais plutôt de se mesurer à la matière comme pour la laisser «s’exprimer», c’est à dire, au sens étymologique, «faire sortir en pressant». L’artiste renoue ici avec la poésie de Francis Ponge quand il écrivait: «Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile… Plus il les rend complaisantes, souples, liantes, ductiles, plus il bave, plus sa rage devient volumineuse et nacrée… Pierre magique!»
Ici la sculpture dissout la figure dans un geste de transfiguration. Elle parle de la main et du corps. Elle semble parfois porter le souffle d’une bougie éteinte ou des débris d’ossements charriés au cours des siècles. Elle est cette archéologie impossible de la matière quand celle-ci toujours nous échappe, qu’elle se dissout et se recompose dans les variations du solide et du liquide pour traduire des visions - ici l’apparence d’un cerveau, ailleurs des linges séchant dans un ciel absent. Et toujours, dans la réalité des choses, le souvenir d’une illusion qui la traverse.
Il faut arpenter le territoire de ces œuvres comme une incursion dans un domaine mouvant où, constamment, l’on glisse sur une «pente savonneuse», où l’on se rattrape en se raccrochant au sens qu’on y trouve. Et alors nous savons que nous ne savons rien, que l’espace et le temps se déroulent dans ces replis merveilleux et seuls les artistes les plus modestes parviennent à en défricher les contours.