Musée de la photographie Charles Nègre Nice
Jusqu’au 24 mai 2026
Non seulement la peinture n’est pas morte mais Justine Tjallinks lui permet d’insuffler une nouvelle vie à la photographie. Du côté du peintre, Gérard Richter écrivait: «L’image ne prend vie que par le regard du spectateur, qu’elle n’acquiert du sens que par le regard, j’ai accepté la peinture pour ce qu’elle est.» La photographe qui vit à Amsterdam déjoue cette fatalité du seul objectif photographique en mêlant l’atelier au studio, en usant aussi bien du numérique que de la matière picturale elle-même pour énoncer une «vision» qui surgit tout autant de l’œil que de l’esprit. Et la photographie répond ainsi de la même manière à ce que déclarait Vinci: «La peinture est une chose mentale.»
L’image résulte alors de cette ambiguïté dans le miroir de deux medium qui traditionnellement s’opposent mais par lequel Justine Tjallinks instaure ce que peintures et photographies ne sauraient exprimer à elles seules. Et si Roland Barthes associait la photographie à la mort, l’artiste lui révèle au contraire une autre vie. En effet, elle transforme le plus souvent une femme rencontrée dans la rue en un être de fiction tel un fantôme vivant qu’elle aurait paré de mystère, d’étoffes, de nudités somptueuses ou de bijoux tristes. Elle crée une mise en scène, elle farde le visage au point d’en faire un masque et de confondre perles et larmes en lui ajoutant une touche de fantaisie. Silence et mélancolie irriguent un espace souvent construit dans l’alternance du gris et de l’or. Justine Tjallinks, le plus souvent dans la tradition flamande, reprend les portraits de la peinture ancienne ou bien des «natures mortes» qui sont, dans leur traduction néerlandaise, des «vies silencieuses».
Ainsi vie et mort se dessinent-ils dans un jeu de miroir et de transformation. Et tout s’accomplit dans le silence pour ces corps abandonnés à leur solitude, oubliés dans un temps disparu, à la dérive des rêves et des sentiments. Pourtant la photographe, avec minutie, parvient à extraire de l’ombre et de la lumière, des créatures drapées d’une auréole de beauté et de mystère qui défie les normes et les codes auxquels nous sommes ordinairement soumis. Parmi ces soixante et une images, on devine le flottement de l’invisible qui les hante entre promesse et menace d’une réalité que l’objectif, le pinceau ou la palette numérique leur auraient magiquement offerte ou ôtée. C’est ce trouble qui ici nous fascine car il est le reflet de cet autre que nous portons également dans nos rêves ou nos angoisses.
Chacun de ces portraits de femme contient une mémoire qui s’accorde à la voix d’un peintre disparu. On y entend le souvenir de Balthus, de ses récits indécis et de ses poses claudicantes. Mais aussi l’éternité du temps qui s’abat sur un regard ou des yeux clos. Et surtout l’extrême précision d’un détail anodin qui bouleverse la composition et nous projette sur un ailleurs. Celui-ci surgit en filigrane dans l’œuvre de Justine Tjallinks pour nous confronter à cette énigme de l’autre et de son identité. Question du portrait: Qui suis-je?


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire