Plus
que tout autre récit, le conte assemble des images. Celles-ci
plongent dans des conventions du passé pour en extraire une charge
symbolique de portée collective. Aussi chaque image d'Anne-Sophie
Viallon contient-elle une radiographie d'un état de mémoire,
d'un filament de vie où circulent des rudiments d’histoire saisis
à leur source, dans un souffle primitif avant même que
l'énonciation impose sa trame.
Cette image décomposée, incomplète, abandonnée à son
incertitude, déborde alors de son cadre, contamine l'espace qui la
supporte. Est-elle dessin, aquarelle, tâche ou même tapisserie ?
Et quel autre statut pour elle sinon que de révéler cet ancrage
premier de tout langage dans l'essence même du visuel ? A
l'origine de toute écriture, il faut retrouver un morceau du monde,
un animal, observer la courbe d'une herbe, la fourche d'une branche,
les contours d'un corps et cette géométrie où tout finit par se
fondre. Mais pour un récit, à l’écriture il faut adjoindre des
couleurs et là encore, celles de la nature, nous les transformons,
et l'artiste s'empare d'elles et les façonne à partir de nos
codes culturels, nos rites coutumiers.
Dans les œuvres d'Anne-Sophie Viallon le rose et le bleu traversent
ainsi souvent l'image comme des tâches imbibées par cette
assignation sexuée imposée comme un fer rouge sur une peau. L'image
porte en elle-même les stigmates d'une déchirure qui est celle d'un
arrachement au réel avant que toutes les conventions culturelles et
sociales ne s'en emparent pour le formuler dans une traduction
conforme. A cet univers subi, l'artiste oppose l'image dans sa
crudité, les contours voilés des êtres et des choses, les fils qui
taraudent la surface, ligaturent, ou bien s'élancent dans l'espace
tels des fils de la vierge. Parfois ils percent le papier ou le
tissus et l'on imagine le sang, parfois ils étranglent et l'on voit
une syntaxe qui s'assèche, le récit qui vacille et s’essouffle.
Le monde est alors cotonneux, il bave des teintes légères et
sourdes, il se dépose en flocons de réalité qui fondent au fur et
à mesure que l'on veut s'en saisir.
Les
œuvres d'Anne-Sophie Viallon distillent ce parfum vénéneux d'une
mémoire qui voudrait sonder dans le réel une vérité impossible.
Là où l'on cherche la sécurité d'un récit construit, d'un sens,
on ne trouvera que des traces lacunaires et de faibles lucarnes vers
la lumière. Le monde est bercé par des fantômes de fleurs, il se
blottit dans des bras introuvables, il porte le deuil d'une belle
histoire qu'on voudrait se raconter. Les dessins en sont le reflet.
Parfois jaillissant sur le mur comme les éléments d'un puzzle ou,
ailleurs, engoncés dans l'encadrement d'un col de chemise découpé.
L’œuvre est physique, elle ruisselle à la fois corps et paysage,
elle est le souffle d'un jour qui naît ou qui s'achève. Saisir ce
battement imperceptible de la vie, cet instant où le dessin en
lui-même désigne ce tremblement...
Moving Art Gallery, 24 rue Paul Déroulède, Nice
Jusqu'au 18 janvier 2020 (Sur rendez-vous)
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