Fondation Maeght, Saint-Paul-de- Vence
Jusqu’au 9 juin 2025
Philosophie de l’état gazeux, la «pataphysique» dont Alfred Jarry fut l’initiateur ne peut se définir que par la tautologie et, de ce fait, elle ne repose que sur un double imaginaire. C’est ainsi que Jean Baudrillard la définissait en 1949 et le titre de cette exposition renvoie à une citation du père d’Ubu qui nous propose, pour seule clé, la dissonance des mots et l’éclipse comme échappée du réel. Il faut donc lire ce parcours de l’œuvre d’Hélène Delprat, «Écoutez, c’est l’éclipse», comme une traversée du sens, une guerre ouverte face aux conventions et, surtout, le miroir d’une artiste quand elle s’affronte à son art, lorsqu’elle se débat avec son double jusqu’à le représenter dans l’hyperréalisme d’un mannequin. L’exposition se livre ainsi par une succession de chapitres avec pour fil directeur la peinture et son pas de côté dans la vidéo, la céramique ou toute activité se rapportant au vivant et à l’absurdité de son langage.
Foisonnant, l’art d’Héléne Delprat, convoque toutes les strates de l’histoire de l’art ou de la littérature comme autant de revenants pour hanter les cimaises de la Fondation. Sur de très vastes peintures à l’égal des fresques de la Renaissance, l’artiste exhume des fantômes hallucinés dans un monde de bande dessinée qui se déploient entre rire et fureur pour crier une colère originelle dont l’œuvre serait la cicatrice. L’autoportrait est omniprésent et comme pour Oscar Wilde dans le Portrait de Dorian Gray, la peinture est mouvante dans le double de sa représentation et, à la beauté, elle peut répondre par la laideur de l’âme. Les toiles d’Hélène Delprat souvent se parent d’or et d’argent pour s’alanguir pourtant dans des teintes terreuses et des vagues de vase pour dire combien la peinture est aussi un combat avec elle-même. Tour à tour burlesque et inquiète, elle s’empare avec dérision de toutes les images, des mythologies et des grands noms de la peinture qu’elle cite et brasse dans un tourbillon dantesque entre rire, nazisme et horreur. C’est alors que des goûts, dégoûts et des couleurs s’imbriquent dans un patchwork de figures hybrides surgissant d’une peinture nocturne.
Hélène Delprat est de ces artistes qui imposent un style et une présence. Déroutante, l’œuvre s’écoute comme une improvisation pour traduire le théâtre de la vie et de son double. Théâtre de la cruauté et comme pour Artaud, elle est une réalité virtuelle. Ici la peinture n’est que costume et décor. Elle dit en creux le vide de ses espérances. L’exposition nous révèle aussi ses premières toiles de 1983 qu’elle réalisa lors de son séjour à la Villa Médicis pour être exposées à la Galerie Maeght. L’univers fantastique est alors vaporeux, dans des tons plus vifs pour une exécution parfaite. Peu à peu, à l’instar d’un Jérome Bosh, les flammes de l’enfer couvent dans le quotidien des guerres dont Hélène Delprat brandit l’étendard dérisoire pour d’impossibles victoires.
En marge de cette exposition, on découvrira une série de 32 tirages argentiques d’André Ostier (1906-1994) dédiés aux portraits des artistes liés à la famille Maeght.