vendredi 8 septembre 2017

Marcel Alocco, "Itinéraire 1956-1976"

Galerie Depardieu, Nice




Coudre, en découdre avec les formes et les langages, projeter la couleur ou la tenir corseté sous le signe d'un logo ou les contraintes d'un cache. Traquer le souffle des mots tapis derrière l'image, et toujours couper, découper, déchirer comme si tout ces fragments n'étaient que des écrans pour occulter le monde. Le révéler, tel serait donc le geste de l'artiste ou de celui qui s'engage dans l'aventure du sens, dans ses impasses, ses contresens, bref tout ce qui constitue la vie dans son désordre. Celle qu'il faut ainsi décrire pour tracer un avenir, un flux, un sillage dans lequel art et poésie se confondent.
Construire c'est aussi déconstruire. Marcel Alocco propose un « itinéraire » d’œuvres réalisées entre 1956 et 1976. En phase avec les mouvements qui agitent alors les arts plastiques, il renverse le châssis, le rend à la visibilité. Il dépouille la toile de ce qu'elle prétend dévoiler pour en saisir les doutes, les contradictions qui s'essaiment dans un puzzle qui prend la forme d'un patchwork.
On y retrouvera la rigueur d'une humilité artisanale associée à une réflexion sur l'histoire de la peinture. Des références à l'art classiques se heurtent à des idéogrammes chinois. Puis la peinture devient dessin, découpage. Les mots la bordent ou s'en emparent. Alocco nous convie à ce déplacement des signes, à une transformation toujours en cours qui ne laisse aucun répit à l'élaboration d'une théorie ou d'un système. Ici l'art se donne comme une pratique et l'artiste n'est plus tant celui qui décrit le monde que celui qui expose une pensée.

Du 7 au 30 septembre 2017



   



mercredi 23 août 2017

Anne Gérard, L'été contemporain dracénois.

                    Pôle culturel Chabran, Draguignan




                           Dans le cadre de l’Été contemporain de Draguignan, Anne Gérard expose ses dessins colorés sur papier. Mais déjà ces derniers mots se révèlent-ils maladroits quand il faudrait plutôt dire « colorisés » comme pour un ancien film en noir et blanc,. Et "peinture" plutôt que dessin. Et s'interroger sur la validité du support:  mais l'artiste joue de ces incertitudes comme si, de ce trouble, une forme de récit advenait.

                             Or, dans ce récit incertain, deux séries se télescopent tant leurs références divergent. D'une part, des cadrages austères d'intérieurs bourgeois qui feraient penser à Vuillard et, de l'autre, un ensemble de grand formats autour du thème de la bouée. Mais à y regarder de plus près, les deux récits se contaminent mutuellement ; l'un corrige l'autre à moins qu'il ne suscite l'idée d'un autre espace, mental celui-là, appartenant aussi bien  à celui qui contemple, qui imagine, qui oscille d'un rivage à l'autre entre deux eaux pour une autre narration construite sur ce décalage entre ce que dit l'image et ce qu'elle suscite. Deux univers opposés donc pour nous convier à ne pas lire l’image telle qu'elle s'énonce mais plutôt à l'interpréter dans son rapport avec ces autres images qui l'interrogent et agissent sur elle par effet d'effacement et de recouvrement.

                             Les dessins d'intérieurs sont serrés, étouffants, vides de toute présence humaine. Les objets ne sont ici que des traces échouées, des tableaux asséchés, vidés de leur sang et de leur fièvre. Le dessin joue toujours la perfection mais on le devine tremblé, poncé, érodé, et les quelques jus de couleur révèlent des zones d'ombre plutôt qu'ils n'illuminent le décor. Anne Gérard dessine ce trouble à la perfection comme elle sait peindre cet au-delà de la peinture de genre quand celle-ci n'agit plus qu'en tant que mémoire et symptôme d'un art disparu et pourtant obsédant. Et dans ce cadre tellement convenu que nous ne savons plus vraiment le voir, d’étranges indices en menacent l' équilibre ; l'encre est mauvaise, la couleur saturée et malade.

                         L'image de la bouée dans un espace plus ouvert, dans son extériorité libératrice, parviendra-t-elle à nous sauver de ce monde-là ? Les œuvres, vastes et fluides, enfin respirent, s'écoulent jusqu'au sol. Le dessin maintient cette perfection dans la saisie du réel mais celui-ci est pourtant contrarié par des points de vue déroutants qui sèment le doute sur l 'identité de l'objet. Tour à tour forme et métaphore, la bouée devient un indice flottant, une indécision qui, là encore, malmène l'image vouée à s'échouer sur des rivages exsangues.



                              Anne Gérard sait disséminer des traces, cacher les indices, contrarier les objets de telle sorte que jamais l'image ne saurait être le miroir du monde. Au contraire, celle-ci est-elle le témoignage de son négatif. Elle est une ombre portée par un rythme qui, ça et là, étincelle ou bien encore, par cette ligne de flottaison, ce flottement du sens qui s'en empare. Il y a ici toute la poésie d'une Odyssée avec ses antres ténébreux, les flux de la mer, les naufrages et tous ces débris du désir qu'il faut imaginer comme des mots que la peinture parviendrait à révéler.

Du 29 juillet au 16 septembre 2017




dimanche 20 août 2017

Affiches Festival de jazz de Nice, Palais Lascaris, Nice

                                 


                             On ne s'attend sans doute pas à ressentir les vibrations d'une atmosphère jazzy lorsque nous pénétrons dans la traditionnelle architecture de l'honorable Palais Lascaris.... Et, quand on aurait pu croire que celui-ci resssemblât à une belle endormie, le voici qui pourtant distille ses notes de musique dans un rythme endiablé à travers l' exposition d'une trentaine d'artistes à l'occasion du Festival de jazz de Nice.
                              Les affiches originales disposées ici nous offrent un aperçu de la variété de la création pour un même thème. Chaque artiste interprète à sa façon cet hymne à la liberté et à une vie trépidante que le jazz inspire. Chacun joue ici sa propre partition à partir de ses couleurs, de ses formes, de sa sensibilité et cet ensemble d’œuvres parvient à « orchestrer » dans ce lieu silencieux cette sorte de joie énergique qui éclate par une multitude de visions qui tout à la fois se contredisent et s'accordent. Ainsi l'humour de Ben se trouve-t-il confronté à la pureté lumineuse des travaux de Cédric Teisseire ou de Martin Caminiti, l'humanisme de Richard Roux à l'univers fabuleux de Patrick Moya... Et encore faudrait-il citer nombre d'artistes qui s'imposent par leur personnalité tels que Gilbert Pédinielli qui parvient à moduler austérité et humour et tous les autres qui apportent leurs notes chaleureuses à la lumière de l'été.

Palais Lascaris, du 17 juillet au 30 septembre 2017

vendredi 18 août 2017

Jean Antoine Hierro, "Always the sun"

Galerie 4-Auction, rue du Congrès, Nice




Par la multiplicité des approches que l'art suppose, il faut renoncer à toute définition de ce mot qui, au cours de l'histoire, n'a cessé de se modifier. Au mieux peut-on observer ces variations par des rapports au sens, à l'esthétique, à l’environnement, à l'autobiographie ou à toute autre concept si, dans sa liberté, l'artiste décide de son choix et parvient, dans son oeuvre, à le revendiquer. Avant de s'imposer dans une histoire de l'art, la création relève de l'arbitraire. La volonté de produire, l'acharnement à réaliser un projet à travers un véritable savoir- faire demeurent une clé essentielle pour la réalisation d'une œuvre.

Le travail de Hierro s'impose d'emblée par cette liberté créatrice qui ne s’embarrasse ni des références picturales, ni des modes, ni des traditions. Ici l'artiste se saisit de tout ce qui est mémoire, rythme, signe et couleur, pour capter le regard par le biais d'une composition symphonique que rien ne rebute : Si le monde est chaos, si les signes se télescopent, si le réel aveugle au point d'être illisible, autant décrire cette force jubilatoire, en ausculter les rythmes et les jeter sur la toile dans une véhémence maîtrisée. C'est dans cet équilibre précaire, qu'entre abstraction et figuration, une forme de récit affleure la peinture. L'homme et le monde, saisis au présent, balbutient, à moins qu'ils ne crient, cette fascination pour l'art, cet inconnu que l'artiste ne cesse d'explorer dans sa liberté souveraine.


dimanche 16 juillet 2017

Jean Pierre Schneider, Didier Demozay, " A voix haute"


                            Galerie Sabine Puget, Château Barras, Fox-Amphoux, Var


                           
     Très différentes dans leur projet, les peintures de Demozay et de Schneider traitent de la question de l'espace. Pour le premier il s'agit d'un espace purement pictural lié à la couleur, à sa qualité interne et à la manière dont elle agit en relation avec une autre. Elle se mesure, vigoureusement ou avec hésitation, dans l'ébauche d'un rectangle imparfait mais se refuse à dire autre chose qu'elle-même et de cet espace qu'elle suggère.


Pour Jean-Pierre Schneider, les larges aplats de peinture prennent leur source dans une extériorité qui est celle des mots. Mais ceux-ci semblent saisis dans la gangue de la matière picturale et le peintre les révèle par incision, griffure, jusqu'à ce qu'ils émergent, balafrés et nus,  dans ce signifiant muet d'un langage sur le point de naître.
 D'où le trouble que cette peinture produit. L'espace joue d'une totale sérénité, la lumière diffuse une couleur majestueuse qui se module entre le mat et le brillant, et de larges surfaces lisses ou recouvertes de couches successives. Et soudain des explosions de matière, des balbutiements de signes perturbent cette ordonnance classique dans la pureté de la forme d'une colonne, d'un chapiteau ou d'une voûte.
 Ces citations architecturales relèvent alors d'une forme d'archéologie comme si la peinture était un écho, un révélateur qui énonçait un acte fondateur, avant les mots et les choses. Et que cette énonciation était surtout une annonciation quand elle parlait d'une naissance et d'un mystère, qu'elle était ce dépôt sémantique saisi dans une histoire originelle de matière en gestation pour l'aléatoire des formes et des couleurs dont l'artiste s'empare à l'intersection du hasard et de la nécessité. Et toujours, au-delà de la matière et du langage, l'horizon de la poésie, ce filament brûlant qui étincelle ici.







"Un été à Monaco, De l'impressionnisme à l'art moderne"

                 Moretti Fine Art, 27, avenue de la Costa, Monaco


                                     Edvard Munch "Blond and dark-haired nudes 1902-1903

                           Pour l'ouverture de sa galerie à Monaco, Moretti Fine Art présente un éventail très représentatif de quelques œuvres de l'impressionnisme avec Pissarro, Caillebotte, Boudin, Renoir... Un superbe Picasso exécuté en 1906 réalise une parfaite synthèse de sa période bleue et de sa période rose, un portrait de Matisse confirme sa perfection dans le dessin. Une nature morte de Juan Gris de 1916 illustre le Cubisme synthétique... Tout un ensemble d’œuvres qui font de ce lieu un petit musée qu'il faut visiter.
                           La pièce la plus émouvante reste peut-être ce tableau de Munch comme parfaite illustration de cet expressionnisme allemand dont il fut, quoique norvégien, le principal initiateur.
                           Oeuvres de Monet, Boudin, Sisley, Pissarro, Munch, Cézanne, Renoir, Léger, Braque, Picasso, Van Dongen, Degas, Gris, Matisse, Fontana.

                                                 Monet, Près de Monte Carlo, 1883

                                                   Sisley, Bords de la Seine en hiver, 1879

                                      Léger, Tapis rouge dans le paysage, 1952   
                                                           


vendredi 14 juillet 2017

"La Cité Interdite à Monaco", Grimaldi Forum



A partir de la Grèce et avec l'Agora, l'occident se construisit sur une confrontation orale de laquelle l'idée de démocratie émergea. La révolution française consacra d'ailleurs ce triomphe de l'éloquence. Une histoire bien française qui continue encore... A l'autre bout du monde, la Chine, elle, se construisit sur l'écriture. La calligraphie porte en elle-même le sceau de la nature et, dès lors, un autre paradigme s'établit, non plus sur l'horizontalité des rapports sociaux mais sur la verticalité qu'incarne l'Empereur dans cette filiation entre la terre, l'homme et le ciel. L’écriture lui en est alors consubstantielle et, plutôt qu'un tribun, l'Empereur est celui qui lit et paraphe journellement les rapports que, de toutes parts, une « armée de lettrés » lui fait parvenir. La Chine ne se comprend pas sans cette relation à l'écriture et son lien intrinsèque à la nature. Et il n'est pas anodin que ce sont, en France, des poètes qui l'ont le mieux exprimée - Claudel dans sa « Connaissance de l'est » et Ségalen dans « Stèles ».

Sans doute faudrait-il les relire pour vivre ce beau voyage dans le temps et l'espace chinois que nous propose le Grimaldi Forum de Monaco. Cette exposition est une mise en scène parfaitement structurée de ce que fut cette Chine de la dernière dynastie entre 1644 et 1911. La Cité Interdite revit donc cet été à partir de 250 œuvres issues pour la plupart du Musée du Palais impérial à Pékin et qui n'en étaient jamais sorties. Mais beaucoup proviennent aussi de collections d'Europe ou d'Amérique.
L'exposition s'organise autour de thèmes tels que « S'incliner devant le fils du ciel », « Vénérer le ciel », « Honorer les ancêtres », « Interroger le ciel » qui expriment cette filiation verticale mais aussi, par exemple, « les jardins impériaux » comme microcosme du monde. On y trouvera aussi , entre autres, « le jardin bouddhique » et « le salon de musique »...

L'oeuvre d'art se confond ici à la fonction d'usage de l'objet. On trouvera donc, dans un parcours savamment ordonné, des calligraphies, des peintures sur soie et même à l'huile, des bronzes mais aussi des armures, du mobilier, des porcelaines et des costumes d'apparat. Et l'on y admirera la beauté fulgurante d'une écriture, de cette calligraphie qui est en elle-même  la plus intense des œuvres d'art. 

La Cité interdite à Monaco. Vie de cour des empereurs et impératrices de Chine. Grimaldi Forum, du 14 juillet au 10 septembre 2017.