lundi 7 juin 2021

" Stop painting ", Une proposition de Peter Fischli

 


Palazzo Ca 'Corner


, Venise

Fondation Prada

Jusqu'au 21 novembre 2021



Le cadavre bouge encore et, mieux, à chaque fois qu'on pariait sur sa disparition, la peinture se réinventa et revint avec plus de vigueur sur la scène artistique. Au-delà de son titre provocateur « Stop Painting », l’artiste suisse Peter Fischli, commissaire de l'exposition, recense cinq événements qui ont marqué le rejet de la peinture depuis l'invention de la photographie avec cette sentence prononcée par le peintre Paul Delaroche vers 1840 : « A partir d’aujourd’hui, la peinture est morte ». Inutile de s’étendre sur la postérité d'une telle déclaration quand on sait les multiples renaissances de la peinture de l'impressionnisme jusqu'à ses récentes implications dans le monde numérique.

Le projet de Peter Fischli consiste à proposer des œuvres qui, par leur singularité, ont contribué à renouveler l'art pictural tout en se définissant dans la critique de celui-ci. Il expose les ruptures radicales à l'origine de ce rejet après la photographie : Le ready-made et le collage, la mise en cause de l'auteur en particulier autour de 1968, la critique de la peinture comme marchandise et la crise de la critique. Autant de causes qui expliquent les divers soubresauts de la peinture à travers un choix de 110 œuvres et 80 artistes. Cette sélection met en évidence des propositions souvent contraires, par exemple quand on se confronte à des œuvres de Martin Barré ou de Ben Vautier, Mais la contestation de la peinture ne se limite pas à des enjeux théoriques, elle repose sur des rapports sociaux que le peintre allemand Immendorf illustre dans une œuvre de 1973 par cette question : « De quel côté es-tu, collègue ? ».

L'exposition volontairement polémique foisonne d'idées, parfois contradictoires, toujours dans la volonté d'élargir le spectre de l'art par le biais de la peinture ou en se confrontant à elle. Et la critique de la peinture repose tout autant sur son environnement technique, social, écologique, ou sa relation au langage que d'une réflexion de l'artiste sur sa pratique comme beaucoup d'entre eux le démontrent ici. Peter Fischli écrit : « Le fantôme récurrent racontant l'histoire de la fin de la peinture était-il un problème fantôme ? Et si oui, les fantômes peuvent-ils être réels » Chacun apportera sa réponse.

« Ulysse, voyage dans une Méditerranée de légendes »

 

                                                   Eric Bourret


Hôtel Départemental des Expositions du Var, Draguignan

Jusqu'au 22 août 2021



Un nouveau lieu au cœur de la ville, une réussite architecturale et un écrin lumineux pour une exposition inaugurale qui entraîne le visiteur dans une Méditerranée de légendes avec la figure du héros, Ulysse. Le fil du récit se développe sur plusieurs étages, dans des salles finement colorées comme autant d'îles sur lesquelles le héros échoue et se heurte à la furie des Dieux et des hommes ou à la folie dévorante des Sirènes ou de Circée.

Tout s'organise autour de dix épisodes majeurs de l'Odyssée homérique à partir de la figure du Cyclope jusqu'à la scène finale du retour à Ithaque. Si le parcours témoigne d'une volonté de raconter et d’illustrer les aventures d'Ulysse, il se développe surtout comme un périple dans le temps et sur l'espace mouvant de la Méditerranée. Une épopée faite de miracles et d’embûches pour un mythe qui défie le temps et revient à nous sous la forme de toutes ces traces et témoignages homériques qui se sont égrainés de la Grèce antique jusqu'aux productions de notre imaginaire contemporain.

C'est ainsi que le visiteur voguera de Charybde en Scylla, parmi des objets archéologiques, des peintures anciennes, des tableaux naïfs de Bauchant ou des œuvres contemporaines pour actualiser cette lecture de l'Odyssée. Et cet ensemble d’œuvres, empruntées parfois à des collections prestigieuses et rassemblées dans une scénographie particulièrement soignée, parvient à tisser la trame d'une épopée qui traverse le temps et dont chaque fil renvoie aux énigmes de notre présent, à nos terreurs ou à nos rêves. Histoires d'exil, de naufrages, de meurtres et de salut. Des fragments de sarcophages, des cratères anciens, des céramiques d'Urbino, des tableaux de Jordaens, de Gustave Moreau, de Füssli, Mossa ou de Félicien Rops côtoient des créations contemporaines avec un ensemble photographique d'Eric Bourret, une superbe vidéo d'Ange Leccia ou une composition de Tadashi Kamawata pour dire poétiquement le naufrage, l'archipel des débris dans l’éternité de la mer. C'est sur cette note contemporaine que le voyage s'achève avec une scène qui consacre tout le final tragique d'or et de sang de l'épopée, cette installation sublime d'Anne et Patrick Poirier : une voile tendue et la couleur du sang séché. Tout autour, des flèches dorées, le fil qui relie la voile du voyage à la tapisserie d'une mer éblouie, des rames et une barque d'or dans la force éclatante du soleil, le massacre final, la folie des hommes mais aussi la beauté du monde.



samedi 5 juin 2021

« Un toit pour le silence », Un projet de Hala Warde

 


Pavillon libanais de la 17e Biennale d'Architecture, Venise




                       Le long des Zattere déserts, on découvre un lieu blotti dans les Magazzini del Sale, un lieu sculpté dans l'ombre et la lumière, une architecture où résonne l'histoire du Liban depuis ses oliviers millénaires jusqu'à ses dernières blessures dans l'empreinte d'une déflagration qui dévasta le cœur de Beyrouth le 4 août 2020.

Ici ni murs, ni portes ni fenêtres mais plutôt un lieu protecteur, ouvert au recueillement, un nid de douceur, un toit pour le silence. L'architecte Hala Wardé l'a conçu comme une partition musicale où se mêleraient architecture, poésie, peinture et images photographiques ou filmiques pour répondre aux questions qu'il formule ainsi : « Pourquoi ne pas penser les lieux par rapport à leur potentiel de vide plutôt que de plein ? Comment lutter contre la peur du vide en architecture ? Comment imaginer des formes qui génèrent des lieux de silence et de recueillement ? »

Pour un toit, il faut ici surtout penser à un ciel ou aux feuillages d'oliviers millénaires pour dire la permanence du temps et répondre au thème de cette Biennale : « Comment vivrons-nous ensemble ? » Car vivre c'est penser cette altérité de soi au monde, se mesurer au plein et au vide et ce projet nous entraîne dans un parcours magique parmi des oliviers, piliers du temps, photographiés dans la lumière du jour par Fouad Elkoury puis filmés par Alain Fleischer dans le sommeil de la nuit. On y trouve les « antiformes » que créa l'urbaniste-philosophe Paul Virilio ou bien les « Métamorphoses », cette traînée de verre qui serpente lumineusement sur un sol nocturne, verres brisés de l'explosion du port de Beyrouth, vallée de larmes ou douceur d'une eau apaisante. Au centre de cet espace, l’œuvre d'Etel Adnan apparaît telle une découpe de lumière pour irriguer le réseau poétique d'un « toit de silence ». Voici un miracle d'humilité et de recueillement dans un lieu qui nous parle autant qu'il se contemple. Mais ici les paroles sont silencieuses. Elles restituent le froissement des feuillages, le murmure du temps, le frémissement des cœurs. Exposition nomade, le projet sera présenté ultérieurement à l'Abbaye de Jumièges et au Palais de Tokyo à Paris.




vendredi 4 juin 2021

Bruce Nauman, "Contrapposto Studies"



 Fondation Pinault

Punta della Dogana, Venise

Jusqu'au 9 janvier 2022

S'il fallait définir ce qu'est l'art contemporain, sans doute l’œuvre de Bruce Nauman nous permettrait au moins d'en saisir les enjeux tant cet artiste américain né en 1941 a su s'affranchir des mouvements et des courants artistiques pour privilégier le processus, la performance et son impact sur le public sans jamais privilégier l'effet esthétique. Autant dire que l'artiste est inclassable, en marge des mouvements conceptuels ou minimaux et tenant un discours autre que celui de l'art corporel quand il assimile la présence du corps à sa fonction mécanique à l'intérieur d' un corpus socialisé.

L'exposition présentée par la Fondation Pinault à la Pointe de la Douane à Venise met en scène une série de pièces anciennes qui contextualisent des œuvres plus récentes toutes en relation avec le « contrapposto ». Le corps est donc bien cette matrice fondamentale que l'artiste explore, désarticule ou reconstruit à travers des vidéos, films, hologrammes et technologie 3D. Dans ces « études de contrapposto », Bruce Nauman s'empare des fondements de la sculpture classique puisque le contrapposto c'est bien cet effet de déhanchement, cet équilibre précaire et factice qui s'opère en particulier dans le maniérisme quand le poids du corps repose sur une seule jambe pour accentuer le mouvement de l'épaule. A ce corps morcelé répond la fragmentation du langage que l'artiste explore le plus souvent à travers des expérimentations sonores. Mais le langage s'élabore ici par le biais de la rhétorique classique. Contrapposto, oxymore ou chiasmes sont autant de figures de style qui mettent alors en jeu la contradiction, l'ellipse, l'espacement, l'équilibre, l'harmonie et tout l'appareil illusionniste.

Dans ses productions, Bruce Nauman dévoile les artifices de toutes ces conventions qui nous façonnent. Montaigne écrivait : « Je ne peins pas l'être, je peins le passage ».(Essais, III,2) Ainsi aurait pu prétendre Nauman quand par l'impossibilité de peindre ou de sculpter le mouvement dans sa réalité, il nous montre avec humour que tout cela n'est qu'affaire d'une grammaire et d'un code qui nous gouverne. Les dispositifs visuels se déploient dans l'espace avec des montages vidéos et 3D se rattachant au corps de l'artiste, à son lieu de travail, l'atelier, et à la bande son créée par l'image. La gestuelle répétitive du corps est maltraitée par le montage qui réduit l'humain à un pantin désarticulé. Dans son environnement nocturne, l'humour est grinçant, la farce est sombre mais la leçon est faite.




Georg Baselitz, « Vedova accendi la luce »

 



Fondation Emilo et Annabianca Vedova, Venise

Jusqu'au 31 octobre 2021


Trop méconnue en France, l’œuvre picturale d'Emilo Vedova (1919-2006) fut pourtant d'une importance capitale dans l'histoire de l'art de la seconde moitié du XXe siècle. Inspirées par l’expressionnisme abstrait, ses vastes compositions rivalisent avec celles de Franz Kline ou avec les corps déconstruits de De Kooning. A quelques encablures de la Punta della Dogana à Venise où le peintre vécut, se trouve la Fondation Vedova dans un ancien entrepôt de sel revisité par l'architecte Renzo Piano et qui poursuit les valeurs d'engagement de l'artiste avec sa volonté de promouvoir la peinture dans sa relation à l'espace, au temps et à l'histoire.

Travaillant dans les années 60 à Berlin, Vedova se lia d'amitié avec Georg Baselitz, peintre tourmenté dont l’œuvre est alors souvent jugée scandaleuse. Ce dernier deviendra avec Kiefer le chef de file du néo-expressionnisme allemand et sera célèbré pour ses tableaux « haut-en-bas », ses grands formats aux couleurs franches et ses larges coups de brosse. Dans cette exposition qui est un hommage au peintre vénitien disparu, Baselitz dispose toute une série de toiles de même format et reposant sur un même canevas. Sur chacune d'elles, on devine un même personnage assis mais l'ensemble est comme défiguré par la fulgurance du geste et la violence de la couleur. Chaque toile décline son vocabulaire chromatique et se limite parfois à un somptueux noir et blanc qui n'est pas sans rappeler certaines compositions de Vedova. Bien sûr, comme toujours, la figure est inversée, tête en bas, si bien que chaque tableau revêt l'apparence d' une toile abstraite qui, littéralement, met en pièces la figuration. Abstraction et figuration s’annulent alors mutuellement pour une envolée lyrique digne du Véronèse et pour une ode à la peinture dans sa genèse comme dans son éclosion par une débauche de fragments colorés.

Ailleurs à Venise, c'est une autre exposition de Baselitz,  « Archinto » qui se tient au Palazzo Grimani en regard avec sa collection d'objets archéologiques. Là les œuvres de Baselitz jouent sur d'autres registres en s'ouvrant à la sculpture et au bas relief. (Jusqu'au 27 novembre 2021)




jeudi 3 juin 2021

Massimo Campigli et les Etrusques, " Un bonheur païen "

 ACP-Palazzo Franchetti, Venise

Jusqu'au 30 septembre 2021




Durant son adolescence, Massimo Campigli se découvrit fils naturel et, autodidacte, il mena une jeunesse aventureuse aussi bien en Italie que dans les tranchées de la première guerre mondiale, les convulsions de la révolution soviétique de 1917 ou à Paris quand il fut correspondant de presse jusqu'en 1927. La peinture fut sans doute pour lui l'objet d'une quête obstinée dans cette recherche d'une origine fondamentale, d'un récit immuable figé dans l'éternité du temps. Lorsqu'il découvrit l'art étrusque à Rome en 1928, Campigli eut la révélation de ce qu'il qualifia alors d'un « art païen ». L'exposition vénitienne met en parallèle quelques 35 œuvres de l'artiste et une cinquantaine de pièces archéologiques - sarcophages, figurines ou bijoux – témoignant de cette civilisation étrusque et d'un bonheur retrouvé.

La peinture de Campigli ne cesse d'explorer ce fond mystérieux d'un passé lointain où se logerait quelque vérité enfouie dans la nuit du temps. La peinture est silencieuse. Elle effleure la réalité du monde. D'une œuvre à l'autre, elle fait remonter à sa surface l'obsession d'une origine, la trace de silhouettes cristallisées dans des couleurs assourdies, par des tons ocres et des terres brûlées. Les figures sont comme figées dans l'épaisseur du temps telles des vestiges d'un paradis perdu que seule la peinture pourrait dévoiler à travers ce « bonheur païen ». On y perçoit l'écho des fouilles archéologiques et celui des fresques crétoises ou des portaits funéraires de Fayoum. Il y a aussi le souvenir de Montparnasse quand le peintre découvrit Picasso, Léger ou Chirico et l'Italie de la peinture métaphysique et du Novecento. Le monde de Campigli est celui de la perfection du rêve et des figures énigmatiques réduites à leur apparence essentielle. La frontalité est de mise, la ligne est rigoureuse, la symétrie organise cet univers délicat réduit à l'écho de bustes féminins, d'objets esquissés et de figures animales échappées d'un fond primitif. Ici la peinture traverse sereinement le temps, elle ne s’embarrasse pas des illusions de la perspective, elle immortalise et explore avec solennité les contours de l'éternité.





lundi 24 mai 2021

Anne et Patrick Poirier, "Anima Mundi"

 Abbaye du Thoronet, Le Thoronet, Var

Jusqu'au 19 septembre 2021




« Notre projet offre au visiteur de ce haut lieu d’architecture et de spiritualité un certain nombre de travaux et d’installations disséminés à l’extérieur et à l’intérieur de l’abbaye. Nous voulons ces interventions discrètes, sans ostentation ni démesure, respectueuses de ce lieu d’âme et de mémoire. Elles font appel à la fois aux sens – ouïe, vue odorat -, à la mémoire ainsi qu’à l’esprit du visiteur, et s’inspirent du genius loci ». Anne et Patrick Poirier

Le lieu est au cœur de la démarche du couple d'artiste. Mais un lieu métaphorique, un espace dans lequel résonne le temps qui efface mais qui ressurgit dans le présent à travers les traces qu'il dépose. Aux confins de l'archéologie et de l'architecture, Anne et Patrick Poirier explorent l'espace de l'Abbaye du Thoronet, celle à laquelle Fernand Pouillon redonnait vie par le biais de son moine constructeur au XIIe siècle dans un roman « Les pierres sauvages ».

A l’imaginaire du passé, l'art ajoute la puissance de l'invisible. Le chef d’œuvre de l'architecture cistercienne se donne comme lieu de méditation et d'éternité. Le dépouillement, l'austère beauté des volumes, l'harmonie des lignes, rien ne devait distraire l'esprit du moine et les artistes sont parvenus à ne pas imposer leur marque sur l'édifice. Ils y ont parsemé des œuvres légères, insufflé des brides de mémoire, établi un parcours qui éveille nos sens et suggère des errances fictionnelles entre espace et temps. Anne et Patrick Poirier travaillent ensemble depuis 1968. Les ruines, le réel et sa disparition, l'utopie, ont toujours été, le plus souvent au travers des édifices religieux, les thèmes récurrents de leurs installations.

« Anima Mundi », l'âme du monde, tel est le titre de cette discrète déambulation parmi les « pierres sauvages » blotties au cœur du silence de la forêt varoise. Loin du présent et de la consommation matérielle, les artistes explorent le souffle de la réminiscence, les jeux et les rêves de la mémoire. Pour cela il y fallait de la délicatesse et une intelligence de l'impalpable et de l'invisible. Les œuvres s'épanouissent comme dans un respectueux retrait du site, comme une légère ponctuation à l'ombre des pierres. Ici une échelle de lumière, ici et là les circonvolutions d'un cerveau pour irriguer les sinuosités du temps. Ailleurs des gongs pour scander « Les vibrations de l'âme », un micocoulier paré de clochettes et de plumes pour dire les anges ou « La voix des vents ». Ou encore « La chambre des rêves et de l'oubli ». Et c'est bien une poésie gorgée d'émotions, de mots et de sonorités étranges qui traverse la nuit des temps pour parler du monde d'aujourd'hui dans l'éternité des pierres.

vendredi 21 mai 2021

Cécile Bart, "Je suis bleue"

 


Musée National Marc Chagall, Nice

Jusqu'au 20 août 2021




S'approprier une œuvre, vivre avec elle ne serait-ce qu'en un laps de temps aussi incertain que ce qu'il restera d'elle à travers les caprices de la perception, dans l'hésitation du sens qu'on lui attribuera... Cécile Bart met en scène cette déambulation à travers laquelle se construit le regard du spectateur face à la peinture. Dans les salles du Musée Chagall, elle absorbe les angles d' une architecture, sa transparence, sa lumière naturelle mais aussi les cimaises où se développent les récits du peintre entre terre et ciel - le ciel surtout, avec du bleu, des nuages, le cycle des hommes et des bêtes, et dehors le jardin, la trace d'un paradis. Mais elle s'empare aussi des vitraux, d' une mosaïque et de toute cette œuvre de Chagall, bouillonnante de couleurs, vibrante, dansante. Cécile Bart en saisit le rythme pour le restituer autrement par une série de dispositifs lumineux disséminés dans l'espace du musée.

Ce mouvement qui est aussi le nôtre est au cœur de la peinture. Dans une salle, un trajet labyrinthique et silencieux s'élabore à partir de vastes écrans colorés où se mêlent des extraits de films représentant des corps dansants, comme l'apesanteur de fantômes réfléchissant l'image des visiteurs qui circulent dans la transparence de ces écrans. Ici comme ailleurs, la trace de la couleur qui se dépose et celle du mouvement de la main imprègne l’œuvre. Car Cécile Bart célèbre la peinture au-delà du tableau. Elle capte les modulations de la lumière, s'insinue dans le tournoiement des figures bibliques de Chagall pour leur répondre en contrepoint, extraire les courbures et les lignes dans la légèreté et l'envol. « Je suis bleue », dit-elle en reprenant l'expression du peintre dans l'incarnation de la couleur et de la transparence du ciel.

L'artiste, par de vastes compositions à partir de voiles de Tergal délicatement teintées, recompose les méandres d'une création, capte les jeux de lumière, se saisit de l'ossature géométrique d'un lieu et d'une œuvre pour exprimer ce qu'elle recèle d'invisible. Elle peint les nuages ou plutôt à travers les nuages. Tout est tournoiement et mouvement et pourtant l'espace se dépouille de toute scorie, la couleur s'y dépose comme une poussière lumineuse. Cécile Bart rend hommage à Chagall, à la structure de son imaginaire qu'elle parvient à mettre en scène tout en restant à distance par le biais de l'abstraction. Et la lumière demeure ici le cœur battant d'une œuvre à découvrir.







mardi 11 mai 2021

CAP MODERNE, Roquebrune-Cap-Martin

 





Sur un étagement de restanques en surplomb de la Méditerranée, le site Cap Moderne se déploie dans l'un des lieux les plus saisissants de la Côte d'Azur. Quand Eileen Gray le découvre en 1926, elle entreprend avec son ami architecte Jean Badovici la construction de la Villa E-1027, un fleuron de l'architecture moderne. En parfaite osmose avec son environnement, l'édifice joue de l'horizontalité maritime et de la verticalité des contreforts qui l'accueillent. Mais surtout, il résonne par ses courbes, ses garde-corps et ses stores en toiles de bâche, avec l'univers nautique tel un paquebot hissant sa blancheur sur les vagues méditerranéenne. Il s'agissait alors de répondre aux exigences d'un lieu de villégiature, tout à la fois voué à la convivialité et à la solitude. Une fois la construction achevée en 1929, Eileen Gray, designer, dut adapter le mobilier à la surface relativement modeste de la villa. C'est ainsi qu'elle dessina toute une série de dispositifs pour le confort de ses usagers sans jamais contrecarrer l'exigence fonctionnelle. Elle inventa donc des solutions originales avec des meubles intégrés ou mobiles toujours à la recherche de nouvelles solutions esthétiques à partir des matériaux les plus inédits. Tout devait rester sobre et s'adapter à l'architecture du lieu. Pourtant à la fin du XXe siècle tout avait disparu et il fallut de longues recherches minutieuses pour restaurer le lieu à l'identique et retrouver ou reproduire chaque objet dans son exactitude.

En 1932, le couple se fissura et Jean Badovici occupa les lieux. Tandis qu'Eileen Gray s'opposait à tout élément décoratif en contrepoint de l'architecture, Jean Badovici accepta que l'un de ses visiteurs réguliers, Le Corbusier, réalisât sept peintures murales encore visibles dans l'intérieur de la villa. En 1948, Thomas Rebutato acheta un site voisin pour y faire construire un petit restaurant « L'étoile de mer » qui devint la cantine du Corbusier, lequel dessina un cabanon qui fut construit en annexe et qu'il occupa jusqu'en 1952. Entre 1951 et 1957, Le Corbusier réalisa à quelques mètres de là, sur pilotis, quelques Unités de camping qui furent exploités jusqu'en 1970 par la famille Rebutato.

L'ensemble du site « Cap Moderne », vient d'achever sa restauration et est désormais géré par le Centre des monuments nationaux.





lundi 10 mai 2021

Frédérique Nalbandian, "Hygie et Panacée"

 

Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu'au 12 juin 2021



Mettre en forme et en espace la fuite du temps comme les poètes romantiques le firent avec des mots, c'est s'affronter à l’éphémère, se heurter à l’invisible et au néant quand ceux-ci ne se pensent que par la matérialité d'une trace. Ou bien, dans une sculpture par la mémoire d'un moulage désormais disparu. Les œuvres de Frédérique Nalbandian invitent à pénétrer dans les modulations d'un processus, sa légèreté ou ses aspérités. Elles convoquent les matériaux qui épousent au mieux les prémices de la disparition comme les souvenirs d'une ancienne gestation tels que le plâtre pour une peau rêche et friable ou bien le savon comme pour en dissoudre les scories et les traces. Tous deux portent le souvenir de l'eau, d'un élément purificateur pour une promesse de guérison. Plâtre et savon donc, mais aussi des pigments, du verre ou de la cendre...

L’œuvre de l'artiste entre alors en résonance avec l'actualité d'une pandémie quand elle se réfère aux deux déesses sœurs de la Grèce, Hygie pour la santé et la propreté et Panacée pour les remèdes qu'elle suggère. La mémoire de la statuaire antique revient ici par le flottement de tissus saisis dans une gangue savonneuse avec les figures de Panacée quand celle d' Hygie s'enveloppe de la sensualité d'un corps et du drapé qui en caresse les courbes. La présence est tactile, elle invite à un cérémonial sensoriel si bien que l'artiste nous convie à tremper nos mains dans l'eau, à éprouver la douceur des vagues savonneuses puis à sécher nos mains avec un linge qui accompagnera l’œuvre. Pour évoquer le savon, Francis Ponge le désigna ainsi : « Pierre magique ! ». Et c'est bien dans les méandres de la chimie ou de l'alchimie que nous entraîne Frédérique Nalbandian.

L’œuvre se diffuse sur le sol mais aussi sur les murs par le dessin, la modestie d'une couleur ou bien la présence d'une composition sur un socle, l'allusion à un décorum désuet, la récurrence de l'image d'une rose, la fuite du temps encore – Ronsard - la beauté qui pâlit au soir de la vie mais aussi le souvenir qui perdure, les colonnes de marbre ou de savon qui ne supportent plus que le ciel, des entrelacs de plâtre comme des fleurs séchées. La poésie s'empare alors de l'espace et du temps, elle ruisselle de ses ondes purificatrices face aux stigmates et aux intempéries du monde. L'artiste les saisit avec déférence, délicatesse. L'objet s'énonce alors davantage dans sa suggestion ou son ombre que dans son exactitude comme si sa seule vérité résidait dans la mémoire qui l'immortalise. Nous en sommes la trace semble nous dire Frédérique Nalbandian quand l’œuvre nous accompagne dans sa fragilité mais que nous la percevons comme une guérison.