mardi 21 octobre 2025

Anne-Laure Wuillai, « îlots »

 

Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu’au 29 novembre 2025



Se promener avec la mer dans sa poche, la découper en morceaux et faire croire qu’elle serait plus certaine que dans sa réalité, tel est ce jeu de dupes en apparence incongru à laquelle Anne-Laure Wuillai nous convie. Ce serait en quelque sorte cette histoire absurde de l’enfant et la mer, le défi poétique de qui veut posséder et de celui qui est possédé… Aussi la mer - immense - mais désormais réduite à une peau de chagrin quand elle s’égrène entre les doigts de l’artiste, tour à tour eau et sable, débris argentés ou souvenirs de vagues mortes. Et qu’en est-il de l’artiste quand celle-ci, dans une démarche ostensiblement obsessionnelle, s’empare de la mer pour en extraire couleurs et particules ? Tel l’enfant rêveur qui découvre, imagine, construit ses châteaux de sable… C’est celui qui observe et sourit quand l’artiste reprend son geste et grappille des atomes de sable ou d’océan pour les enfermer dans son propre univers.

Cet univers c’est pourtant celui de la consommation et de la transformation  marchande dans lequel nous évoluons et qui fonctionne en porte à faux avec le rythme de la mer et de la nature. Les structures de l’économie ne réfléchissent pas celle d’un ordre naturel et l’artiste est celui qui pense ce désordre, le proclame ou le chante. Anne-Laure Wuillai récolte, sélectionne, organise et transforme les molécules de l’océan tout en énonçant  le système de la consommation de masse : sachets de plastique, objets désuets et magiques promis au rebut, présentoirs d’échantillons, vitrines ou cabinets de curiosité pour des collections qui mûrissent entre science et poésie.

La mer dans son mouvement infini désormais réduite à une collection d’éléments disparates, à des atomes de matière, à des atolls de sens. Elle s’impose ici dans sa mémoire, ses traces, ses objets dérivés jusque dans la dérive de l’imaginaire. Artifice des piscines aux formes alanguies, couleurs solaires de la solitude dans lesquelles on patauge dans une eau morte. « Bleu comme l’enfer » ainsi que l’écrivait Philippe Djian pour nos tristes paradis. Voici donc ces îlots de beauté et de laideur dispersés dans l’archipel du bronzage de masse, le rappel des cartes postales et de leurs bisous fatigués, les eaux aux reflets d’huiles solaires pour un éternel soleil couchant…

En creux, Anne-Laure Wuillai nous raconte tout cela. De simples objets et des classements en bon ordre pour mettre les mots sur les maux.


lundi 20 octobre 2025

Mickael Kenna, « Constellation »

 


Musée de la Photographie Charles Nègre, Nice

Jusqu’au 25 janvier 2026



Inscrire l’attente et le trouble d’une révélation impose humilité, silence et retrait. C’est dans cette retenue quasi mystique que le photographe britannique, depuis 50 ans, explore les chemins de l’invisible. Sur de petits formats, dans l’exigence d’un noir et blanc lumineux et d’une méditation sur l’essence même du monde et de son image, Mickael Kenna, avec obstination, à travers la pratique de la chambre noire puis par la qualité du tirage, nous confronte à l’énigme de la beauté.

Dans cette rétrospective riche de 124 clichés argentiques, ce grand voyageur, dans un vocabulaire minimaliste, s’attache à explorer l’âme d’une architecture ou d’un paysage. Celui qui, enfant, étudia dans un petit séminaire, aujourd’hui encore, ici ou ailleurs, en Asie ou dans les brumes d’un autre continent, poursuit sa quête d’un mystère que la photographie dévoile, plis après plis, dans la seule exigence de la lumière. Poète ou philosophe, ce n’est pas le visible qu’il traque face à la monumentalité d’un palais ou dans la fragilité des lignes d’un arbre ou le flou de son feuillage mais le souffle qui les traverse. Expérience du vide et du temps. Empreinte de la mémoire. Mouvement et disparition. Autant d’approches méditatives qui s’impriment modestement pour une paisible célébration de la vie.

Pourtant rien de mièvre dans cette passionnante aventure esthétique quand Mickael Kenna s’est aussi attaché à photographier les camps de concentration et qu’il a publié une centaine de monographies dont certaines sont exposées ici. Entre brume et éclaircies, les pages de la beauté s’ouvrent ou se déchirent. Tel est le monde, semble-t-il nous dire. Cette confidence, elle se murmure sereinement dans un espace dépouillé, dans la seule frontalité d’une forme, d’une ligne et de sa densité comme dans un écho de ce que la nature porte en elle de grandeur, de sérénité et d’éternité.

Virtuose de la sensibilité, Mickael Kenna interprète les gammes du silence comme autant d’instants pour nous conduire à une révélation. Chaque image semble en suspension, au seuil d’un miracle. La photographie lacère alors le réel, développe nuits ou éclairs dans l’incertitude du ciel et du geste des hommes. Ce sont toutes ces traces, ces empreintes déposées au hasard de l’existence que l’artiste voyageur prélève au fil du temps. Il faut se laisser alors emporter dans cette «constellation» où chaque étoile est un tremblement d’image, un feu d’artifice éteint dans le noir et le blanc.

Nice, Venise, Chine ou Japon, Mickael Kenna nous transporte dans ces territoires toujours inexplorés de la beauté quand celle-ci ne se donne que dans l’expérience de sa recherche. Il nous en délivre ici quelques parcelles, comme pour une offrande, avec humilité. L’émotion est toujours à ce prix.



lundi 13 octobre 2025

« Mondes parallèles »


Dialogue des collections MAMAC, Musée d’Art Naïf

Musée international d’art naïf, Nice

Jusqu’au 31 mars 2026



Définir l’art revient toujours à se casser les dents. De même pour les qualificatifs qu’on veut lui adjoindre tant l’art demeure une aventure qui ne saurait être corsetée par des découpages et des classifications. Aussi mettre en parallèle les collections du Musée d’Art Moderne et Contemporain avec celles du Musée d’Art Naïf, c’est, par un effet de miroir, permettre un autre regard sur des œuvres qui, toujours, selon l’espace d’exposition, leur relation avec d’autres œuvres et d’autres artistes, proposent une autre perception voire une nouvelle compréhension lorsqu’ aucune clé n’est offerte.

Toute œuvre demeure donc une sorte d’OVNI et parler de « mondes parallèles », c’est toujours évoquer la possibilité d’un autre univers dont nous ne connaissons rien. L’œuvre est muette et ne se livre que par un langage de signes qui reste une énigme tant qu’elle ne se soumet pas à notre sensibilité et à des mots. C’est alors une conversation qui s’engage entre le face à face des peintures ou autres dispositifs esthétiques avec le spectateur. Et celle-ci est d’autant plus riche qu’elle fait intervenir des liens, des proximités tout en se rapportant à des approches souvent opposées. Au sein même de l’art «contemporain», rien ne rapproche Boltanski, Karel Appel ou Lars Fredikson. Quant à la peinture de Karen issue du MAMAC est-elle contemporaine ou naïve ? Autant débattre du sexe des anges…

Cette présentation a le mérite de proposer des œuvres rarement exposées. Une puissante huile de Karel Appel résume l’effervescence expressionniste des années 80 et son cri fait ironiquement un clin d’œil à la solitude muette des matériaux et des couleurs de Chaissac. Tout ici résonne d’une même question originelle et sans réponse. Ou bien la vie se déroule-t-elle dans un théâtre de l’absurde quand Boltanski met en scène des « fonds de tiroir » dont les rebus son agrandis par la photographie pour dire notre destinée ? Et La classe morte, un assemblage de boites de conserves rouillées de Serge Dorigny lui répond avec humour dans une semblable mise en scène d’un fondamental théâtre de la cruauté. Quant à Niki de Saint Phalle, elle s’amuse avec les étoiles, les cactus ou le sable du désert quand elle ne sacralise pas -ironie et douleur confondue - une vache. Celle-là même qui traîne sa vie dans l’imagerie populaire.

Partout on s’y imprègne du poids ou de la légèreté du quotidien, on perçoit les liens de l’artisanat et de l’art, on s’adonne aux couleurs de la vie. Les fleurs dangereuses de Séraphine de Senlis, la sérénité dans l’ordre d’une table sur une toile de Zofia Rostad. Toujours cette même simplicité, ce regard «naïf» sur le monde. Mais celui-ci n’est-il pas ce geste originel d’une confrontation au monde, une forme de balbutiement qui inaugure notre désir de comprendre et notre soif de vivre? La naïveté serait alors peut-être un cache protecteur pour ne pas hurler sa solitude au monde. Ou, pour d’autres, un simple bouquet de fleurs pour dire l’émerveillement. Célèbres ou anonymes, 18 artistes interprètent la diversité des regards pour des voies parallèles dans une même célébration de l’art.

Jérémy et Julien Griffaud, Vers un nouveau maniérisme

 


Espace à vendre, Nice

Jusqu’au 29 novembre 2025



C’est après le sac de Rome et dans le contexte troublé de la Réforme qu’émergea le maniérisme en rupture avec l’idéal classique et le rationalisme de la Renaissance. Aujourd’hui l’état du monde impose de la même manière de nouvelles distorsions de la réalité comme pour autant d’aventures, non pour explorer le monde mais pour en extraire les « Zones grises » pour reprendre le titre des œuvres de Julien Griffaud. Pourtant, à l’injonction religieuse et moralisante d’hier répond désormais l’angoisse d’une morale écologique fondée sur la nature et non plus sur un au-delà.

Mais, pour l’artiste comme pour son frère Jérémy Griffaud, la nature n’est plus une simple création mais bien un autre au-delà toujours en gestation de par ses lois propres comme de par l’action des hommes qui eux-mêmes se transforment peu à peu dans les vagues d’un flux universel. Les zones grises de Julien se désignent comme celles de l’effet du pétrole et des mutations qui agissent sur notre monde. Un dessin suggérant une Piéta sans visage, saisie dans une multitude de plis pour un drapé rappelant l’excès de l’ornemental maniériste répond aux teintes caverneuses d’un jerrican qui, dans le dessin et face à lui, est repris par une composition en imprimante 3d. Les nouvelles technologies, leur capacité à dissoudre ou à recomposer le réel répondent à cette esthétique d’un autre temps quand, entre le Parmesan et le Greco, l’irrationalité se transpose dans l’irréalisme spatial, la superposition des plans et la distorsion des lignes.

«Sèves» est le titre donné par Jérémy Griffaud pour son exposition immersive dans «le château» de la galerie. Nous sommes imbriqués dans un environnement hybride quand le vivant est aux prises de l’artifice et que nous nous mouvons dans un univers liquide d’eaux stagnantes et d’un air contaminé par la couleur. Mapping, dessins numérisés, modélisés en 3 dimensions ou aquarelles nous plongent dans l’inconscient d’un monde déjà là, inaccompli, déjà en voie de disparition ou sur les traces de sa régénération.. Dans une précédente exposition au Musée Chagall, les êtres hybrides répondaient aux anges. Ici ils évoluent dans un jardin des délices ou des maléfices dans lequel l’artiste nous saisit d’une façon vertigineuse par ses couleurs acidulées et leurs contours baveux pour un séjour périlleux dans l’enfer ou au paradis.

Voici un art de notre temps. Il explore les viscères du dessin, de la peinture, des écrans et du décoratif dans lesquels se reflètent nos doutes et nos certitudes qui vacillent parmi les flux du temps. Les lianes du végétal s’emparent des regards et nous voici emportés dans un nouvel espace… Sommes-nous encore humains?

jeudi 9 octobre 2025

«Les Orients perdus» de Jacques Ferrandez

 


Palais Lascaris, Nice

Jusqu’au 12 janvier 2026



Par sa situation stratégique au cœur de la Méditerranée, à quelques encablures de la Sicile et de la côte africaine, Malte fut, à l’instar de Rhodes, l’une des grandes portes maritimes de l’Orient. Et c’est dans le contexte des croisades que se développa l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem et les familles nobles de Gènes, les Grimaldi ou les Lascaris, s’épanouirent à travers ces réseaux d’influence commerciales, politiques et militaires.

Construit au XVIIe siècle, le Palais Lascaris, dans l’étroitesse des rues du vieux Nice, témoigne de cette histoire puisque, en 1636, Jean-Paul Lascaris fut élu Grand Maître de l’Ordre de Malte. Sobre dans son extérieur, le lieu se dérobe à la lumière. De rares fenêtres diffusent une aura de mystère dans ce dédale de pièces au parfum baroque qui, aujourd’hui, renferment maints instruments de musiques et autres objets comme vestiges d’une gloire passée. Il y règne encore le trouble de l’aventure quand les temps se confondent comme les personnages qui l’occupèrent saisis désormais dans la confusion du réel et de l’imaginaire.

C’est ainsi que Jacques Ferrandez nous plonge parmi les méandres d’un récit palpitant dans le sillage de cette saga familiale avec le clair obscur de l’exaltation, de la grandeur et de ses ombres. Et le mystère de ce qu’il révèle de nos vies et de nos rêves. Auteur et dessinateur de bandes dessinées, il entame dans «Les Orients disparus», premier tome des aventures de Théodore Lascaris, une enquête sur cet homme énigmatique, héros fantasmé d’une odyssée à grand spectacle. Le Musée éponyme nous propose un parcours matériel pour illustrer cette œuvre. Des planches préparatoires, des peintures de Trachel, des documents et divers objets du quotidien répondent aux rebondissement et aux décors de la bande dessinée. Comme pour une réponse aux grands voyageurs du XIXe siècle, Chateaubriand, Lamartine ou Nerval dans le mythe d’un Orient fantasmé et l’idéal d’un ailleurs, Jacques Ferrandez reprend les codes de l’iconographie d’alors et s’inspire de la peinture orientaliste pour inscrire l’intrigue dans un rythme cinématographique. Action, sensualité et débauche de couleurs entraînent le lecteur comme le visiteur de l’exposition dans un voyage dans le temps quand à partir de Nice, le héros embarque pour Malte avant de rejoindre Napoléon dans la campagne d’Egypte, puis Palmyre, Alep, Beyrouth…

Autant d’escales pour cet homme somme toute insaisissable mais fascinant dans la recherche d’un idéal ou de lui-même parmi cette lignée tumultueuse des Lascaris. «Théodore», comme il aime se faire appeler en se prétendant descendant des empereurs byzantins, tour à tour, espion, séducteur ou témoin d’un monde disparu, est un homme de l’image à l’égal de l’auteur. L’image représente ici cet espace béant entre la vie et un rêve éveillé. Jacques Ferrandez la nourrit superbement avec les lignes et les couleurs de la mémoire et du désir, là où le réel se mêle à la fiction.