jeudi 26 février 2026

«Vision», Justine Tjallinks

 


Musée de la photographie Charles Nègre Nice

Jusqu’au 24 mai 2026



Non seulement la peinture n’est pas morte mais Justine Tjallinks lui permet d’insuffler une nouvelle vie à la photographie. Du côté du peintre, Gérard Richter écrivait: «L’image ne prend vie que par le regard du spectateur, qu’elle n’acquiert du sens que par le regard, j’ai accepté la peinture pour ce qu’elle est.» La photographe qui vit à Amsterdam déjoue cette fatalité du seul objectif photographique en mêlant l’atelier au studio, en usant aussi bien du numérique que de la matière picturale elle-même pour énoncer une «vision» qui surgit tout autant de l’œil que de l’esprit. Et la photographie répond ainsi de la même manière à ce que déclarait Vinci: «La peinture est une chose mentale.»

L’image résulte alors de cette ambiguïté dans le miroir de deux medium qui traditionnellement s’opposent mais par lequel Justine Tjallinks instaure ce que peintures et photographies ne sauraient exprimer à elles seules. Et si Roland Barthes associait la photographie à la mort, l’artiste lui révèle au contraire une autre vie. En effet, elle transforme le plus souvent une femme rencontrée dans la rue en un être de fiction tel un fantôme vivant qu’elle aurait paré de mystère, d’étoffes, de nudités somptueuses ou de bijoux tristes. Elle crée une mise en scène, elle farde le visage au point d’en faire un masque et de confondre perles et larmes en lui ajoutant une touche de fantaisie. Silence et mélancolie irriguent un espace souvent construit dans l’alternance du gris et de l’or. Justine Tjallinks, le plus souvent dans la tradition flamande, reprend les portraits de la peinture ancienne ou bien des «natures mortes» qui sont, dans leur traduction néerlandaise, des «vies silencieuses».

Ainsi vie et mort se dessinent-ils dans un jeu de miroir et de transformation. Et tout s’accomplit dans le silence pour ces corps abandonnés à leur solitude, oubliés dans un temps disparu, à la dérive des rêves et des sentiments. Pourtant la photographe, avec minutie, parvient à extraire de l’ombre et de la lumière, des créatures drapées d’une auréole de beauté et de mystère qui défie les normes et les codes auxquels nous sommes ordinairement soumis. Parmi ces soixante et une images, on devine le flottement de l’invisible qui les hante entre promesse et menace d’une réalité que l’objectif, le pinceau ou la palette numérique leur auraient magiquement offerte ou ôtée. C’est ce trouble qui ici nous fascine car il est le reflet de cet autre que nous portons également dans nos rêves ou nos angoisses.

Chacun de ces portraits de femme contient une mémoire qui s’accorde à la voix d’un peintre disparu. On y entend le souvenir de Balthus, de ses récits indécis et de ses poses claudicantes. Mais aussi l’éternité du temps qui s’abat sur un regard ou des yeux clos. Et surtout l’extrême précision d’un détail anodin qui bouleverse la composition et nous projette sur un ailleurs. Celui-ci surgit en filigrane dans l’œuvre de Justine Tjallinks pour nous confronter à cette énigme de l’autre et de son identité. Question du portrait: Qui suis-je?




lundi 23 février 2026

«Le spectaculaire à l'épreuve de la matière»

 


André Villers + Elsa Leydier, Clara Chichin

Centre de la photographie de Mougins

Jusqu'au 6 juin 2026


La photographie ne se limite pas aux seules fonctions documentaires ou esthétiques, et si l'objectif traque le réel, il peut aussi se soumettre à quantité de variations et de transformations. A partir de 1953, à Vallauris, André Villers rencontre Picasso et, dès lors, il ne cessera de photographier le peintre. Pourtant, en parallèle à la force expressive de ses portraits, il s'adonnera au jeu des métamorphoses par toute une série d’expérimentations. Transformer le négatif, insérer des collages et des surimpressions, inventer des formes nouvelles, autant d'aventures pour définir un nouveau langage aux lisières de la littérature. Les séries de photographies se présentent alors comme autant de pages qui se lisent comme lorsque André Villers accompagne les poèmes de Prévert ou les «pliages d'ombres» de Michel Butor... Et l'image s'émancipe alors de son cadre pour s'insérer dans la fragilité du vivant et du hasard.

Si l'exposition de Mougins relate cette relation d'André Villers à Picasso et aux écrivains, elle s'enrichit de l'intervention de deux jeunes photographes qui poursuivent cette exploration de la matière photographique vécue comme une expérience sensible en proie à toutes les audaces. Elsa Leydier se plaît à se définir comme une «impostrice». Elle se refuse à emprisonner l'image et, au contraire, privilégie doute, hésitation et vulnérabilité. Sur un support de papier recyclé et ensemencé de graines qu'elle recueille, la trace du vivant s'imprime dans l'incertitude de la couleur, la fragilité de la forme et la seule autorité du hasard. Aussi la photographie se définit-t-elle comme hypothèse dans le seul mouvement du temps qui s'absorbe dans la modestie du regard et la fragilité du papier pour dire le tremblement du monde. Photographier la disparition c'est aussi se saisir et se dessaisir de l'espace et du temps, se libérer du pouvoir de l'image.

Dans une même démarche poétique, Clara Chichin marche, erre et dérive hors sentiers à travers le paysage méditerranéen, là où le relief s'accroche à la lumière dont les éclats s'insèrent parmi les corps qui la subissent et avec le monde qu'elle dévoile. L'image devient alors cet instant de transition, ce lieu de passage sensible entre nous-mêmes et la nature. Et la photographie se greffe sur un paysage recomposé, magnifié, où vagues et rochers palpitent parmi les ors et les soleils du monde.






lundi 16 février 2026

Gérald Panighi, Clémentine Taupin «A contre poil»


Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu’au 4 mai 2026


                                                         Clément Taupin

Gérald Panighi, Clémentine Taupin «A contre poil»

Galerie Eva Vautier, Nice

Jusqu’au 4 mai 2026

A contre-poil et on s’amuse de l’insolence de ce frottement avec le réel quand on observe comment deux générations d’artistes se croisent dans une même liberté pour se défaire des clichés. Pour Gérald Panighi, ce sont ces images d’idées reçues, constamment réécrites pour de nouveau s’effacer, qui traversent son œuvre. Ce sont tous ces fragments du quotidien qui foisonnent dans les médias, la culture populaire ou les mots qu’on laisse tomber et qui ne se ramassent pas. L’artiste les reprend tels quels dans l’essence même de leur décrépitude. Il gratte la surface des choses pour en extraire les lieux communs, comme pour mieux nous dérouter et en suggérer le négatif. Car il y a hiatus ente le mot et l’image et c’est alors la représentation du réel qui serait absurde sans son obscénité. Et par un humour sombre et avec dérision, l’artiste joue de la rencontre fortuite d’une image banale - elle-même souvent calquée d’une BD - avec le flash d’une parole en désaccord avec elle.

Nous voici alors entraînés comme des chiens errants dans un monde fatigué. Phrases mécaniques et mots jetés sur un papier sale dans une vieille casse de machine à écrire. Histoire abandonnée en route quand tout se cogne à l’absurde des jours pareils aux mêmes et sans couleur. Texte en porte-à-faux avec son contexte comme allégorie des passions tristes et l’image d’un chien qui renifle le goudron dans le désespoir des fleurs. Avec désinvolture, Gérald Panighi nous relate des bribes d’éclair dans un récit qu’il laisse en suspens et qu’il nous revient de poursuivre. Mettre des mots dans la poubelle de l’image… Ou l’inverse. Quand le quotidien se heurte à l’histoire de l’art que se passe-t-il? Gérald Panighi nous le dit à sa manière.

C’est aussi sur un hiatus que se construisent les peintures et dessins de Clémentine Taupin. L’artificiel et le naturel jouent de leur contrariété pour produire une œuvre aussi déroutante que fascinante. Le monde de l’agriculture, qui est celui de son enfance et de sa famille, se heurte aux clichés - aussi bien dans une vision réaliste qu’idéaliste. Les animaux domestiques, dans un cadrage serré, presque étouffant, surgissent dans des couleurs dissonantes. La peau se charge de celles de leurs prairies mélangée à un monde numérique. Le vert est lumineux au point de dissoudre la perception traditionnelle de la figure. Les angles de vue s’arrachent au réalisme pour des confrontations vis à vis de nos normes et de nos certitudes. Et d’ailleurs y a-t-il des artistes qui s’intéressent encore à l’agriculture? Dans sa transformation de la nature comme dans celle de notre regard, elle est le point aveugle de l’art d’aujourd’hui après avoir été tant magnifiée au XIXe siècle. Aussi Clémentine Taupin nous livre-t-elle ici une vision inédite du monde agricole. Elle peint et dessine ses mutations. Chaque image recèle donc un élément de surprise et nous engage à regarder autrement une vache dans un champ. Dans la Grèce antique, Héra était la déesse «aux yeux de vache». On peut se dire ici qu’elle nous regarde. Mais que dit-elle de nous?



jeudi 12 février 2026

Le sentiment de la nature

 


L’art contemporain au miroir de Poussin

NMNM de Monaco - Villa Paloma

Jusqu’au 25 mai 2026


                                                    Nicolas Poussin, La mort d'Eurydice

Toute forêt est enchantée, les eaux diffusent leur souffle de même que les prairies riment avec esprit. Et la nature avec la littérature. La peinture de Nicolas Poussin traduisait ce récit qui est aussi bien celui d’un philosophe que d’un poète. Au XVIIe siècle, le peintre fut le premier à s’évader du cadre stricte d’un paysage conçu comme théâtre de l’humanité pour glorifier la puissance intrinsèque de la nature. Avec lyrisme, il la célébra et devant des bouquets d’arbres, il en dessinait toutes les palpitations avant de les restituer sur la toile. Et ces croquis se chargeaient du jour ou de la nuit, du soleil ou des orages. Paisible ou violente, cette peinture porte en elle toutes les couleurs et les ondulations d’ une tragédie heureuse.

Comment cette peinture résonne-t-elle aujourd’hui? A partir de cinq tableaux de Poussin mais aussi de quelques-uns de ses suiveurs, Hubert Robert, Vernet ou Pierre-Henri de Valenciennes, l’exposition monégasque donne voix à quelques dizaines d’artistes contemporains qui tous, à leur manière, renouent avec ce «sentiment de la nature». C’est surtout à Rome que Poussin réalisa son œuvre. Aussi l’art contemporain de l’Italie, en particulier l’arte povera est-il ici privilégié. Mais sculptures, vidéos, photographies ou peintures de nombreux artistes français ou internationaux nous entraînent dans le sillage de ce qu’on appelait dans l’Antiquité les miracula naturae, c’est à dire les «merveilles de la nature». Et ce voyage se réalise au gré de six étapes: orages et nuits, forêts et jardins, marines et chutes d’eau, déserts et volcans, monts et montagnes, fleurs et papillons. Écrite et mise en scène par Guillaume de Sardes, cette exposition se vit comme un enchantement.

Voici donc l’écho des Géorgiques de Virgile, ce chant de la terre qui est aussi une méditation sur la fragilité de la vie. Il s’écrit dans les tableaux de Marine Wallon avec une matière picturale épaisse pour traduire la légèreté jusqu’au vide entre figure et abstraction. Il explose dans l’hédonisme outrancier d’une toile de Walter Robinson. Il s’engouffre dans les vidéos d’Ange Leccia avec le ressac des lames de fond ou le grondement des éclairs. A moins qu’avec humour, dans l’œuvre conceptuelle de Robert Barry, elle ne se dilue dans l’invisible… Toutes les strates du vivant se trouvent ici convoquées dans une floraison de langages, de formes et de couleurs. On circule parmi les œuvres de Christo et Jeanne-Claude, de Paolini ou de Penone, d’Anderas Gursky ou de Pierre Lesieur. Et comme dans tous les labyrinthes, on s’amuse à chercher son chemin, et entre déserts et forêts, on entend, entre joie et inquiétude, le murmure ou le cri du chant du monde. La douceur des fleurs de Pierre Joseph répond aux éruptions volcaniques de Mimmo Jodice.

On ne s’ennuie jamais, on est emporté par le rythme de cette orchestration symphonique quand le vent des tempêtes et le silence des déserts tour à tour nous assaillent, fusionnent ou se dispersent. Et toujours l’on s’émerveille.



mardi 10 février 2026

Chagall à l’œuvre. Un prêt d’exception au musée.


Musée National Marc Chagall, Nice

Jusqu’au 17 mai 2026



Dans son musée, sur les hauteurs de Nice gorgées de lumière, la peinture de Chagall ne cesse d’éclore dans un geste d’élévation vers le ciel. Entre les toiles, les vitraux ou les mosaïques se déployant au fond d’un bassin, le peintre exalte formes, matières et récits. Mais c’est toujours le rêve d’une ascension qu’il poursuit - ailes d’anges ou d’oiseaux pour un envol vers un plafond céleste. C’est pourtant un autre plafond, celui de l’Opéra Garnier à Paris, que Chagall peindra selon le vœu d’André Malraux en 1963. C’est donc là, pour un hommage à la musique, qu’il déploiera une «fleur de lumière», transformant chaque note de Mozart ou de Ravel en une note de couleur.

Des travaux préparatoires, des maquettes et des esquisses illustrent cette réalisation par laquelle le peintre se fait chef d’orchestre et crée ainsi un univers qui englobe le spectateur. Et, en dépit de la polémique qui précéda l’œuvre, il parvint à réconcilier la modernité avec le patrimoine historique. Dans ce ciel tournoyant, Chagall sculpte des rêves et tisse des mélodies quand vibrent les rouges et que les bleus s’approfondissent. Telle est cette introduction pour cette nouvelle exposition dont le second volet s’ouvrira en mai prochain puisqu’elle fait partie d’une récente donation de 141 œuvres par les petites filles de Chagall, Bella et Meret Meyer au Centre Pompidou qui les prêtent maintenant à Nice jusqu’en septembre.

L’opéra c’est aussi une scène, un théâtre dans lequel l’idéal d’un art total s’accomplit. Et l’exposition se poursuit avec les travaux préparatoires pour L’Oiseau de feu de Stravinsky, créé initialement pour les Ballets russes. Inspiré du folklore russe, le récit met en scène l’affrontement entre lumière et ténèbres, amour et destruction. Ici Chagall transpose son univers pictural sur scène. Le rideau d’ouverture, d’un bleu intense, installe immédiatement une atmosphère onirique. Le magicien Kastcheï, figure sombre et menaçante, domine un monde nocturne, tandis que l’Oiseau de feu, chimère mi-femme mi-animale, irradie de couleurs vives. Les rouges, jaunes et roses éclatent dans un ciel nocturne, symboles d’un amour victorieux. Le prince Ivan, bouquet de roses à la main, incarne l’élan vital, la promesse d’un avenir libéré. Chagall peint le rideau et les costumes des danseurs. Ce sont 64 esquisses et derrière la diversité des techniques se dessine une même quête : celle d’un art capable de relier le visible et l’invisible, le quotidien et le sacré, l’intime et l’universel.

Aussi Chagall s’est-il intéressé à la sculpture et à la céramique. De 1950 à 1983, il explore les possibilités plastiques de la terre cuite, du modelage et de l’émaillage. Loin d’un simple artisanat décoratif, ses céramiques deviennent de véritables volumes narratifs. Assiettes, plats, formes courbes accueillent une peinture directe, vibrante, soumise aux métamorphoses imprévisibles de la cuisson. Chagall accepte l’accident, joue avec les surfaces, grave, incise, anticipe les mutations chromatiques. Chaque œuvre semble être une quête de «l'énergie vitale», une tentative de capturer l'esprit de la nature dans la densité de la roche.

À partir des années 1960, Chagall s'approprie aussi la technique cubiste du collage, mais il la réinvente à sa manière, poétique et organique. Il assemble des papiers colorés, des tissus unis ou à motifs pour créer des compositions aux textures riches et profondes. Toujours explorer, se risquer dans de nouveaux chemins, entre terre et ciel, pour célébrer à travers l’art le miracle de la beauté.