mercredi 14 avril 2021

Collectif Mai Ling "Dialogues" et Shu Lea Cheang "Virus en devenir"

 

Musée des Arts Asiatiques, Nice

Jusqu'à la mi-mai...

                                      Shu Lea Cheang


Voici une exposition qui restera vraisemblablement invisible au public puisque, devant s'achever le 16 Mai, elle ne pourra être présentée du fait des contraintes sanitaires et des lueurs sombres que celles-ci diffusent dans le monde d'aujourd'hui. Et pourtant cette double exposition que proposent le Musée des Arts asiatiques de Nice et OVNI objectif vidéo, témoigne de cette actualité saisissante tant elle met en scène la notion de pouvoir, son omniprésence mais aussi sa forme invisible par lequel il se renforce. Plus que jamais, l'art est ici un engagement, un contre-pouvoir qui explore la force de l'image et extirpe du réel le poids des préjugés et des stéréotypes.

Le Collectif Mai Ling regroupe depuis 2019 des artistes viennois dans une volonté activiste de défricher les clichés, poncifs et autres fantasmes relatifs à la femme asiatique dans la culture occidentale. A travers la figure fictive de Mai Ling créée par l'humoriste allemand Gerhard Polt en 1979, se dévoile non seulement l'image d'une femme réduite à la condition d'un animal de compagnie, mais aussi tout ce qui joue dans ce regard pour tous les aspects de la vie quotidienne. Vidéos, lettres fictives ou enregistrements, tout contribue à ce brouillage entre la réalité et le fantasme. La fiction s'empare du réel et Mai Ling, icône muette et désincarnée, dépouillée de toute substance, parsème sa trace sur les œuvres du musée par des cartels décalés comme autant d'interrogations sur le regard et les préjugés que nous portons sur l'extrême-orient. Et le spectateur s'implique dans cette polyphonie participative où se dissolvent les constructions mentales qui tendent à nous aveugler.


Parallèlement, Shu Lea Cheang, née en 1954 et qui représenta Taïwan lors de la dernière Biennale de Venise, propose « Virus en devenir ». Titre d'une brûlante actualité pour une œuvre forte qui jette une lumière crue sur les enjeux économiques et culturels d'une crise sanitaire. A l'intersection du numérique, de la biotechnologie et de la science-fiction, l'artiste nous entraîne dans un monde artificiel, déshumanisé où le pouvoir se résume au slogan d'un spot publicitaire : « Votre plaisir Notre business ». Perfection du meilleur des mondes quand la technologie s'affiche dans la beauté morte des formes idéales et du flash des couleurs réduites à la violence d'un néon nocturne. Dans ce monde là, le corps n'est plus de mise, il n'est que la prothèse des désirs qu'on lui assigne. Shu Lea Cheang nous plonge dans un récit dont la trame se nourrit de vidéo, d'installations et d'une sculpture 3D figurant la « Red Pill », pilule miraculeuse d'un monde sans miracle. Celle-ci est le produit d'un bio-réseau, GENOM Co à travers lequel les personnes échangent leur ADN tout en contribuant à renforcer ainsi le pouvoir du réseau. Contagion virale et contrôle des corps agissent dans un même processus et l’humanoïde n'est alors que la mémoire d'une humanité déchue.


dimanche 14 mars 2021

Franck Saïssi, "LOST"

 



La Maison abandonnée, Nice

Jusqu'au 17 avril 2021



Il connaît la peinture, le dessin et leur histoire. Il peut à la perfection retranscrire au fusain une toile de Michel-Ange ou du Greco. Comme si tout ce passé là avait été englouti dans sa propre histoire et que l 'art l'avait dévoré et qu'il lui fallait toujours, jusqu'à l'excès, s'attaquer au papier ou à la toile pour leur faire rendre corps et âme. L'art de Franck Saïssi ne répugne ni à l'outrance ni au cri, ni même à l'outrage quand il s'empare des conventions de cet art qu'il maîtrise si bien pour les amplifier en les maltraitant. Les traits sont volontiers épais, la couleur est sombre, la perspective est parfois désarticulée à tel point qu'on en vient à penser que l'artiste joue de sa virtuosité pour saisir à la gorge cette emprise de la figuration. Il pousse alors l'illustration jusqu'à son paroxysme et il ne s'interdit rien, ni dans les thèmes ni dans les citations qu'il convoque.

Franck Saïssi recouvre l'espace avec cette rage froide comme pour l'essorer, en faire jaillir les os, la chair et la lumière. S'il peint, il n'y aura aucun ciel mais la présence solitaire d'un décor. Et des architectures froides sans humanité. Des traces de vie, des voyages dans l'imaginaire et des teintes terreuses. S'il dessine, le trait sera épais et gras. Il recouvrira des pages imprimées, des partitions musicales ou des cartes marines comme pour expurger de celles-ci le souvenir d'une harmonie, d'une ouverture au monde ou à la liberté.

L'univers de Franck Saïssi est celui de l'étouffement et de la nuit qui se déploie dans l'encre de Chine, l'épaisseur du fusain ou de l'acrylique. Pourtant, derrière cette violence sous-jacente on devine cet acharnement à vouloir créer, à faire surgir du néant des images plus vraies que la vrai vie. L'artiste ne transige pas. La vie est au bout du crayon ou du pinceau, il ne s'agit que de se hisser à leur rencontre pour en extraire la sève. Et dans cet univers-là, la nuit est belle.


Franck Saïssi est soutenu par l'association « Mon artiste et moi » qui, dans une forme de mécénat, apporte une aide matérielle dans un échange ente l'artiste et son parrain.

(contact@monartisteetmoi.com)


samedi 6 mars 2021

"Ombres d'hommes", Najah ALBUKAI et Alizera SHOJAIAN

 

Une exposition proposée par Muriel Mayette-Holtz

Galerie Depardieu, NICE

Jusqu'au 3 avril 2021


                                               Najah Albukai


A la tête du Théâtre National de Nice et ex directrice de la Villa Médicis à Rome, Muriel Mayette-Holtz présente deux artistes dont la puissance expressive illustre un univers marqué par l'intolérance, l'incarcération, la guerre et les horreurs qui en découlent. Pourtant, et c'est là la singularité de cette exposition, la vision terrible que Najah Albukai et Alizera Shojaia nous renvoient de leur expérience bouleversante apporte aussi, paradoxalement, une trouée de lumière dans un ciel labouré de noir. Et c'est bien le corps humain, dans ses convulsions pour l'un ou par sa fixité troublante chez le second, qui témoigne de ce feu intérieur dans ces « ombres d'hommes » et une touche d'espoir et d’humanité émerge alors au cœur même de l'enfer. L'ombre c'est aussi elle qui restitue cette lumière que l'on perçoit au bout du tunnel de la souffrance.

Najah Albukai est syrien et, après de longs mois d'emprisonnement et de torture dans les geôles de son pays natal, il est parvenu à fuir et à s'installer en France. Ses gravures tourmentées témoignent de cette blessure d'humanité quand les hommes perdent toute identité pour se fondre dans une masse anonyme, un magma grimaçant où l'infirmité s'énonce dans l'informe. Le trait est vif, comme arraché d'un scalpel ; le poids du noir étale des morceaux de chair dans un théâtre de la cruauté. Mais au-delà de la douleur qui rythme cette danse funèbre, l'humain, sculpté dans la masse, surgit comme un rappel des Caprices de Goya et des eaux fortes de Rembrandt. L'espace est strié d'incisions d'un noir lumineux et, de cet enfermement étouffant, jaillit pourtant un souffle d'espoir. Sans doute l'art est-il ici délivrance.

Les peintures de l’artiste iranien, Alireza Shojaian, traduisent une semblable ambivalence. Les corps sont abandonnés dans leur solitude et sont traités tels des natures mortes. La composition académique renforce les codes de la beauté mais celle-ci est en porte à faux avec les conventions qui lui sont assignées. Le trait du dessin raye la peau comme une brume de poils et la beauté se fige, à fleur de sang, à moins qu'elle ne porte le deuil du désir. L'artiste du fait de son orientation sexuelle a subi lui aussi l'exil. Mais il peint surtout un exil intérieur, dans la fixation du regard, la tristesse des yeux, la mort du cœur. Il le fait sur un corps d'homme comme Morandi l'aurait peint pour une fleur, avec ce même silence, et ce léger retrait du réel pour suggérer une vérité universelle et éternelle. Et en cela Alireza Shojaian déchire le voile de la pudeur, désigne la fragilité des corps, le corset des conventions et sollicite une autre lumière que celle qui s’attache seulement à la peau. Ce soleil là, on ne le voit pas, il est intérieur et c'est celui que traque l'artiste dans « l'ombre des hommes ».

                                                              Alireza Shojaian

mercredi 3 mars 2021

Shimabuku, "La sirène de 165 mètres et autres histoires"

 

Nouveau Musée National de Monaco- Villa Paloma

Jusqu'au 3 octobre 2021





La sociologie se serait-elle emparée de l'art ou bien celui-ci s'est-il renouvelé par la prise en compte de la dimension sociale qu'il implique ? « L'art est un état de rencontre », écrivait Nicolas Bourriaud et l'esthétique relationnelle qu'il revendiquait est particulièrement sensible dans cette exposition de l’œuvre de Shimabuku. L'artiste japonais né en 1969, excelle au partage par l'atomisation de la notion d'artiste, par l'intervention du public dans le processus créatif comme, par exemple, lorsque des élèves de CM2 s'intègrent à l'élaboration de l’œuvre en produisant « un musée de la sirène » dans une salle de la Villa Paloma. Ou bien lorsqu’il y associe quantité d'acteurs, artisans ou pêcheurs avec le déploiement de tous les médiums en passant par l'écriture ou la performance. Il s'éloigne néanmoins d'un schéma sociologique trop aride en érigeant la fiction, le conte et la poésie comme lieu d'interaction entre lui et le public.

Au début donc, un voyage à partir de l'histoire d'une sirène de 165 mètres de long et Shimabuku écrit : « Au cours de ce voyage, j'ai demandé à différentes personnes de réaliser un objet relatif à la sirène, pour développer et enrichir son histoire ». Le fil du récit se dévide alors entre gravité et humour là où l'humain se confronte à toutes les formes du vivant et de l'imaginaire Il s'ouvre à d'innombrables  digressions si bien qu'on y rencontrera  une pieuvre et un pigeon, une fleur sur la mer, des étoiles et des pommes de terre. On y croisera des vestiges du réel quand il prélève des fragments architecturaux et végétaux d'une ancienne villa de Monaco. On pense alors, en se déplaçant d'une œuvre à l'autre, que l’humanité déborde du règne de l'humain pour se charger de tout ce monde invisible qui s'imprègne de nos espoirs, de nos rêves et de toutes ces petites choses du quotidien  dans lesquelles l'individu se fond. Pour Shimabuku, l'art est ce moyen de réintroduire une harmonie entre l'homme et l'univers, les lois, le hasard, la contingence... Dans un film numérique « Eriger », avec d'autres intervenants, il place les choses couchées sur une plage, débris d'arbres et pierres, à la verticale. Et il écrit : « Alors peut-être quelque chose en nos cœurs se redressera »

. Sans doute l'art se propose-t-il ici de donner forme au-delà de toute identité. Et de se définir comme expérimentation plutôt que comme processus productif. Mais surtout il révèle en nous des potentialités nouvelles et si le « je » de l'artiste est le fil conducteur de cette belle errance, il se dissout dans l'énergie collective, la voix informelle de la vie. Commissaire d'exposition, artiste et public, tout est relié et Shimabuku nous montre avec humilité qu'il n'y a que ce lien dans la chaîne du vivant.



jeudi 25 février 2021

La force du détail

 


Salle d'exposition du Quai Antoine 1er, Monaco

Jusqu'au 28 février 2021

                                             Dorian Teti

On connaît cette formule attribuée à Nietzsche, « Le diable se trouve dans le détail » et son corollaire avec Warburg, « Dieu est dans le détail » pour dire que l’œuvre d'art ne peut se comprendre que dans le contexte qui l'a vu naître. La phrase spéculative de l'un ou de l'autre permet cependant le passage d'un concept à son contraire si bien que force est de constater que « la force du détail » - puisque tel est le titre de l'exposition proposée par Stéfania Angelini et l'AIAP de Monaco - s'impose dans la perception et la compréhension d'une œuvre.

Mais que ce soit Dieu ou Diable, c'est bien alors l'idée de perfection qui s'opposera au grain de sable qui pourrait gripper la machine. La production artistique ne peut faire l'impasse sur cette polarité et le mérite de cette exposition est de présenter 14 artistes qui, dans des pratiques et des médiums très divers, nous proposent une réflexion subtile sur les fluctuations contradictoires de l'ensemble et de ses multiples composants, sur le trouble de la figuration et de l'abstraction ainsi qu'une forme de méditation sur la fragilité quand une simple poussière pourrait abattre la composition la plus élaborée.

Le détail est la pierre angulaire de l’œuvre mais que la clé de voûte vienne à se fissurer et alors tout s'effondre. Les œuvres convoquées ici déclinent ces interactions, ces présences qui ne résonnent que dans la figure invisible de l'absence. Toute une poétique se construit entre les matières convoquées et ce qu'elles expriment de contraire à ce qu'elles devraient susciter. Chez Tom Giampieri la terre tout à la fois s'oppose et se confond à l'encre. Les installations de porcelaine colorée d' Olivia Barisano détournent la fonction du matériau amputé de son usage, fragmenté, et chaque pièce devient le détail d'un ensemble introuvable. Les sculptures aériennes comme des fils entrelacés de Mona Laure Millet répondent à ses dessins sur fond de plans architecturaux. Partout la synecdoque dit l'ensemble mais en même temps le met en déroute. Pour Frédérique Nalbandian, ce sera l’imbrication du savon et de la mousse, avec l'huile de lin et les pigments ou pour Eve Pietruschi, la délicatesse de l'inscription sensible sur le cuivre. Chaque artiste propose sa propre partition dans une orchestration sans fausse note aucune. La mise en scène suscite une circulation rêveuse, entre souffle et légèreté. Les œuvres nous parlent du monde. Elles n'en sont qu'un détail mais elles nous en traduisent pourtant l’essentiel.

Œuvres de Tom Barbagli , Olivia Barisano, Arnaud Biais, Tom Giamperi, Eve Pietruschi, Roberto Mangu Quesada, Delphine Mogarra, Adeline de Monseignat, Mona Laure Millet, Frédérique Nalbandian, Emmanuel Régent, Justin Sanchez, Dorian Teti, Florent Testa.




dimanche 21 février 2021

Arnaud Maguet, "Exposer ce qu'on ne veut pas voir"

 




Espace à vendre, jusqu'au 17 avril 2021


Les objets meurent aussi. A moins qu'ils ne sombrent dans l'oubli, que leur fonction disparaisse par le jeu d'une obsolescence non programmée ou par la lassitude de celui qui les possédait. Et les objets n'ont pas d'âme, ils ne portent que le poids de leur seule existence aliénée aux caprices et aux désirs de celui qui les possède. Rares sont ceux qui viennent hanter notre imaginaire à l'instar d'un corps ou d'un paysage et si l'artiste s'en saisit, ce n'est que pour en éprouver les contours, figurer une esthétique, envisager une mise en scène. Tel n'est pas le propos d'Arnaud Maguet qui, paradoxalement, donne à voir « ce qu'on ne veut plus voir ». L'enjeu est bien, dans ce qui se veut une écologie personnelle, de doter l'objet d'une autre vie par le biais de l'absurde, de déclarer « ceci n'est pas une pipe » car l'objet est ici dépouillé de toute identité, il n'est que l'instant d'un flux, une épave dans le circuit de la consommation.

Les assemblages facétieux d'Arnaud Maguet mêlent matières et lumières dans le cimetière des souvenirs. Désaccord parfait d'une relique technologique, d'un design démodé ou d'une paire de chaussures. Une chaise, une valise, une photo et une autre vie commence mais cette fois-ci dans la cruauté de l'apparence, dans l'exhibition de l'absurdité qui présida à l'accumulation pathétique des choses. L'artiste, comme en écho aux natures mortes d'autrefois et des vanités, désigne les choses mais sans métaphore aucune. Leur présence ne s'attache à aucun récit. L'allégorie n'est pas de mise. Le titre se substitue à l’œuvre, les mots s'emparent des choses.

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme » écrivait Lamartine en ajoutant « qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? ». Loin de tout romantisme, les choses d'Arnaud Maguet seraient plutôt celles de Pérec, celles qui parlent de notre temps, de notre monde, celles amputées de toute finalité. Les choses peuvent être d'une terrifiante neutralité et, si elles encombrent notre mémoire, c'est peut-être pour énoncer les décombres dont elles sont la trace. Dans « ce qu'on ne veut plus voir » mais que l'on voit quand même, il y a ce grand jeu de la dérision, l'ombre du porte-bouteille de Duchamp et cette revendication rieuse que la sculpture n'est rien d'autre qu'un objet ou cet assemblage de choses.

Arnaud Maguet présente également des œuvres d'artistes invités ; FOLDE (Front de Libération Des Esthétiques), Karim Ghelloussi, Olivier Milagou, Pierre la Police, Isabelle Rey, Julien Tibéri.

dimanche 7 février 2021

Projet NOMADE de Charlotte Pringuey-Cessac

Galerie Eva Vautier, Nice

A partir du 30 janvier 2021




Le mot n'est pas la chose, le réel se soustrait à sa représentation de même que « la carte n'est pas le territoire » ainsi que le proclamait Alfred Korzylski. Et si l'art n'est pas la vie, la carte peut-elle au moins définir les tracés de ces errances auxquelles les artistes s'adonnent autour du projet NOMADE de Charlotte Pringuey-Cessac. Celui-ci est exemplaire d'une démarche qui privilégie l'itinérance, l'expérimentation et le partage à la simple réalisation de l’œuvre, de son achèvement et de la sacralisation qui en résulte. Elle s'élabore au fil d'un long processus où temps et espace s'entremêlent, dans l'incertitude des rencontres, au hasard du quotidien, si bien que plutôt que de s’amarrer à une résidence dans l'Espace d'Art METAXU à Toulon, l'artiste préféra une résidence nomade qui l'entraîna durant un mois dans un tour de France à bord de sa voiture où elle glissa dans l'étagère au-dessus de sa boite à gants des mouchoirs en porcelaine. L'enjeu consista alors à les échanger d'un lieu à l'autre avec 18 autres artistes pour des œuvres qui tiendraient dans un espace aussi réduit. Et comme Charlotte Pringuey-Cessac transportait à chaque fois de nouveaux passagers, ces œuvres devenaient l'objet d'une médiation, elles s’inséraient dans le flux d'une parole, dans la transformation du sens, dans une figuration de la fragilité et de l'éphémère.

L'infime se noue alors à l'intime tant tout projet résulte d'un cheminement personnel mais aussi d'un ensemencement pour une récolte incertaine et un partage. Le projet est aussi ce trajet. Et il impliquera dés lors un déplacement, un instant de qualité humaine dans la rencontre de l'autre et la solidarité. L’œuvre aboutie en est le témoignage et chaque artiste ajoute sa modeste pierre à cette œuvre commune. Quelle est la valeur d'usage de l'art ? Et si elle correspondait à une valeur d'échange autre que celle qui définit d'ordinaire nos rapports sociaux ? C'est aussi dans cette perspective que s'inscrivent les recherches de l'artiste quand elle se mesure à la polyphonie des autres créations, au dialogue et au jugement de ceux qui les approchent.

Souvent attachée à la notion de durabilité, l’œuvre exprime pourtant un état ponctuel du monde. Elle est un présent continu qui énonce des potentialités humaines et sociales. L'éphémère conditionne ses formes en devenir. Aussi pour l'ensemble des artistes convoqués, le temps avec les séquences qui l'imprègnent reflète-t-il cette itinérance. Ce sont alors les moments impensés du quotidien, la répétition, la banalité dans les travaux de Manon Rolland ou bien les cartes postales empruntes d'une méditation sur la mémoire avec Caroline Bouissou. Simone Simon quant à elle ravive l'intensité ou l'effacement des souvenirs par des enregistrements sonores tandis que Nicolas Daubanes déclare : « Mon travail s'inscrit dans la durée, il dessine un chemin, une trajectoire qui tend vers la recherche de la liberté. »

Le temps demeure la matière mystérieuse de cet ensemble d’œuvres toujours modestes mais résolument incrustées dans l'humain et la puissance émotionnelle. L'itinéraire est une chaîne fragmentée. Il renvoie des parcelles d'objets ou de mots comme les traces d'un passage dans la vie et chaque étape charrie l'humble instant d'un morceau d'existence qui se transforme en poésie. La traversée du temps est la quête de cet espace où se joue l'aventure de l'art.


Avec des œuvres de Charlotte Pringuet-Ceyssac, Simone Simon, Catherine Burki, Caroline Bouissou, Laura Giordanengo, Nicolas Daubanes, Florian De La Salle, Manon Rolland, Daniel Nadaud, Maelle Labussière, Albane Hupin, Vincent Chenu, Marco Godinho, Massimiliano Baldassari, Alban Morin, Gabrielle Conilh de Beyssac, Jules Guissard, Anne-Laure Wuillai, Olivia Barisano.

mercredi 27 janvier 2021

Exposition de Giangaetano Patané

 




nm<contemporary, Monaco

Du 22 janvier au 15 mars 2021



L’image du corps traverse l’œuvre de l'artiste italien Giangaetano Patané, né en 1968 à Rome. Pourtant, au fil du temps, cette image tend à se dissoudre pour faire surgir, au-delà de la figuration, cette parcelle plus secrète de l'humain, aux confins du visible, cette aura mystérieuse que l'artiste ne cesse d'explorer à travers le dessin, la sculpture ou la peinture.

Entre présence et absence, la matière de la figuration s'estompe peu à peu, les attitudes du corps se fondent dans un espace de méditation silencieuse pour laisser entrevoir ce que le regard seul ne saurait capturer. C'est ainsi que l'abstraction semble désormais absorber le souvenir de ce corps et de sa gestuelle. Dessiner, peindre ou sculpter convergent alors dans cette même action qui consiste à saisir l'insaisissable. Car Patané à l'instar des grands artistes italiens, parvient à donner forme au silence, à en extraire la sensualité et son intensité de sens. Les attitudes d'un corps, aussi banales soient-elles, recèlent ce mystère qu'on ne peut approcher qu'en en déchirant délicatement l'enveloppe. Alors il n'en subsiste que la charge émotionnelle du souvenir qui se matérialise en des formes inédites pour une page vide où s'écrirait une nouvelle histoire.

Patané est un véritable créateur. Il anticipe formes et récit avec délicatesse, il caresse le trouble et franchit avec une fière désinvolture les frontières de la figuration et de l'abstraction. Cette œuvre, il faut en saisir toute la subtilité, suivre les méandres qui nous mènent du détail le plus infime jusqu'au déploiement de cette lumière incertaine de laquelle jaillit la certitude d'une découverte. Ici l'art se conjugue au bonheur et, aujourd’hui plus que jamais, il est une nécessité.



lundi 16 novembre 2020

Slavs and Tatars, « Régions d'être »

 



Villa Arson, Nice

Jusqu'au 31 janvier 2021


Pour les voitures comme pour l'art, l’hybride est à la mode. Marcher à la fois sur un bras et sur une jambe, penser avec un hémisphère gauche et un pied seront, n'en doutons pas, l'objet de recherches et de doctes conférences. Pour faire de l'art, mixons de l'humour, de la science, de l'histoire, de la géographie, de la religion, du politique et de la linguistique. On laisse aussi fermenter des cornichons et le parcours initiatique s'ouvre alors sur un drolatique mur de corps-nichons. Et puis, peut-être des sculptures, des images, des plans, des notes, des mots, des assemblages pour un grand bazar que nous propose le collectif berlinois Slavs and Tatars.

Mais l'hybridation étant de mise, l'aspect visuel voire auditif de l'ensemble requiert par ailleurs livres et conférences qui nous éclaireront sur ce grand écart entre le mur de Berlin et la muraille de Chine, là où les anecdotes et la petite histoire se confrontent à la pérennité des mythes et des constructions culturelles. Muni d'un mode d'emploi et de sa boite à outils conceptuels, le visiteur s'amusera de son soudain génie à découvrir que la terre n'est pas plate, que le temps n'est pas simple et que l'art l'est encore moins. Avouons qu'on ne s'ennuie jamais, chaque pièce réservant sa propre pirouette formelle dans une installation labyrinthique où l’intelligence et le gag jouent d'un parfait désaccord. Slavs and Tatars nous invite « à regarder ailleurs, au-delà des frontières, des idéologies et des croyances. » Et il est vrai que dans ce parcours déroutant, tout se fissure et que l’œil est ballotté d'une œuvre à l'autre comme une boule de flipper se cognant à des points lumineux. On s'amuse, on s'étonne. Et l'on a envie de rejouer la partie !

dimanche 25 octobre 2020

Eric Duyckaerts : Funambule élémentaire



L'espace à vendre, Nice

Jusqu'au 4 décembre 2020


Dans le cadre de Manifesta 13


Disparu en 2019, l’artiste belge Eric Duyckaerts fut ce funambule qui marche sur le fil de la raison avec l'obsession du pas de travers, du pas de côté qu'il n'a cessé pourtant de pratiquer. De même fut il celui de « l'élémentaire », de l'essentiel, de la chose avant que l'idée ne l'absorbe. Comme en son temps le fit le poète Francis Ponge, il assura à l'objet le plus trivial la profondeur d'un sens que la pensée ne saurait seule lui accorder. Philosophe et juriste, il fut alors cet artiste qui traqua toutes les apories et les creux du langage là où l'absurdité se logeait au cœur même de la logique.

Lors de ses conférences performées, dans ses vidéos, ses installations et ses sérigraphies, par sa gestuelle, ses déplacements burlesques et une voix professorale, il évoquait cette « autre chose » conceptuellement réelle mais qui défiait pourtant l'ordre de la langue. Ainsi une main à six doigts devenait-elle le propos d'une recherche scientifique avec conférences, dessins lardés de remarques et d'hypothèses où le sérieux s'indifférenciait de l'absurde. Cette dualité est le fil de cette exposition quand l'artiste parle dans ses vidéos comme dans un miroir, quand sur de grands formats il oppose la monochromie à des caisses démembrées, quand, dans des sérigraphies pastellisées, il montre des entrelacs de nœuds en parfaite symétrie, dans une logique apparente et pourtant de l'ordre de l'impossible.

Eric Duyckaerts est un saltimbanque de l'art et de la philosophie. Tour à tour Buster Keaton et scientifique fou, il joint le geste à la parole mais quand il parasite la chaîne discursive du langage, on ne saura jamais où se trouve la faille du raisonnement, le virus lexical qui s'est emparé de son logiciel. L'image demeure pourtant le constat à la fois tragique et burlesque de cette expérience. Il faut se soumettre à cet art là : on y pense l'interaction de nos doutes et de nos certitudes, l'ennui des choses vues et des poncifs contre cette autre monde, cette autre pensée tapie en nous-mêmes. L’œuvre d'Eric Duyckaerts est somme toute très flaubertienne par son humour sarcastique contre les idées reçues mais il y a aussi du Alfred Jarry et tous les autres qui nous rappellent en littérature comme en art que, dans la lourde machinerie sociale, le grain de sable du rire est le meilleur antidote contre la bêtise.