samedi 24 octobre 2020

Pietro Ruffo, « La politique des étoiles »

 


NM Contemporary, Monaco

Jusqu'au 24 novembre 2020


De l'infiniment grand à l'infiniment petit, la perception comme la conception du monde résultent toujours d'une exploration. Tout artiste est un voyageur errant parmi les formes mouvantes de l'univers et du vivant. Que deviennent alors les frontières mentales ou géographiques quand il s'agit pour lui de se mesurer à l'humain qui les conçoit et dont le projet politique est de leur donner sens et forme ? L'artiste italien, Piero Ruffo, nous invite à un voyage passionnant dans cet univers, entre espace, temps et mythologie, pour explorer cette capillarité entre le visible, l'imprégnation culturelle et l'imaginaire.

Un tel parcours impose grandeur et humilité et, pour le représenter, il faut recourir à une œuvre multiple - assemblages, dessins et lacérations - qui puisse dire l'homme dans sa solitude comme dans son universalité. C'est à dire dans sa fusion avec l'autre, l'animal, le végétal et la danse des constellations. Piero Ruffo manie le dessin avec minutie. Le temps se regarde alors, il s'organise ou se décompose dans la durée des gestes méticuleux qui s'exercent dans la découpe des signes astraux, des animaux ou des humains se déployant à travers les strates de l'histoire comme signes annonciateurs de nos lendemains. L'artiste utilise des archétypes pour parler l'universel. Les œuvres présentées multiplient les supports, papier millimétré, tapisserie ou couvertures de survie. Les frontières se dissolvent alors pour un chant cosmique où l'homme se désigne dans sa fragilité comme dans sa toute puissance.

Tout n'est qu'histoire de déplacement et de migrations. Celles des espèces ou des hommes pour mettre en péril le concept même de reproduction et de mimétisme. Quand tout n'est que passage et transformation qu'en est-il de nos moyens d'agir, de penser le social et le politique ? L'artiste parvient à capter avec virtuosité cette fusion de l'ombre et de la lumière, de la ligne ou de la figure avec l'indicible. La volonté se mesure à l'aune de l'incertitude. La cartographie devient ici un repère constant pour ce constat sur un monde déboussolé. Piero Ruffo dessine des perspectives, il suggère des traces, il creuse littéralement le fond et la forme. La poésie réside dans la gestation des figures comme un impossible. La politique est bien une vision d'avenir quand elle se raccroche aux étoiles.


lundi 19 octobre 2020

Ana Maria Hernando, La Napoule Art Foundation 

 



La Napoule Art Foundation ,

 Mandelieu La Napoule


D'origine argentine, Ana Maria Hernando s'est installée en 1986 au Colorado sans pour autant renier les cultures de l'Amérique latine, particulièrement en relation avec l'artisanat et le travail traditionnel des femmes dans  le tissage, le maniement des étoffes et le chatoiement des couleurs. Pourtant cette relation si intime avec les rites du quotidien ne s'exprime dans l’œuvre de l'artiste que par le biais de la nature qui, toujours, la traverse de façon allusive et sensuelle. C'est ainsi que dans le château et ses jardins, se déploient des installations entre nuages, vagues et fleurs qui s'offrent pourtant comme de vastes décors où se déclinent la légèreté des tulles et la douceur des teintes malgré la force monumentale de ces compositions.

Séduisante, l’œuvre reste pourtant ambiguë; elle distille une étrange inquiétude pour ce qu'elle diffuse de rêve, de beauté ou de douceur. Elle impose l'idée d' un dévoilement, comme une incitation à extraire du regard nos conventions et de déjouer les pièges du visible. Ces installations complexes, tout en nœuds et en coulées de textiles aux teintes artificielles, évoquent la nature tout en la niant et l'artiste parvient ainsi à construire une dramaturgie subtile dans une poésie toute en nuances et dans un clair obscur où la violence de la couleur s'éteint pour célébrer le silence des ombres. L’œuvre d'Ana Maria Hernando se développe dans une brume colorée, dans la légèreté des transparences mais ne se départit pourtant jamais de l'écho spectral qui résonne douloureusement dans cette vaste symphonie baroque qu'elle parvient à créer. La puissance émotionnelle de ses installations fragiles d’étoffes et de gazes avec ces agencements de pétales fanés se diffuse dans l'architecture du lieu comme si l'artiste avait voulu en déchirer l'enveloppe. En résidence dans le château, elle a contrarié l'aspect fortement minéral de celui-ci tout en développant les effluves de son style néo-médiéval. Parfum romantique ou fleurs du mal vénéneuses, on ne sait ce qui s'empare de nous quand nous voguons ainsi dans ces plis qui se heurtent à la pierre. Qu'importe pour peu qu'on s’abandonne aux appels invisibles de la poésie.






lundi 12 octobre 2020

LES AMAZONES DU POP

 

                                                                              Evelyne Axell


she-bam pow pop wizz

MAMAC, Nice

Jusqu'au 28 mars 2021


Quoi de plus percutant que ce « sham-bam pox pop wiz » emprunté à Gainsbourg et chanté par Brigitte Bardot pour mettre en lumière et en images ces Amazones du Pop Art que célèbre le MAMAC pour son 30e anniversaire ? Et ce sont bien des flashs lumineux et des couleurs arc en ciel qui rythment les œuvres de la trentaine d'artistes femmes souvent ignorées dans l'histoire de cette folle énergie des sixties. C'est justement Brigitte Bardot qui inaugure ce parcours suivi de Jane Fonda, la première s'illustrant plus tard par la défense de la cause animale tandis que la seconde s'engagera pour la défense des minorités. Car les années 60 sont celles du rythme, des utopies politiques et d'une volonté de libération. Et avec les artistes du pop on a célébré le « meilleur des mondes », celui du consumérisme, de la publicité, du spectacle à outrance tandis que parallèlement ceux du Nouveau réalisme s’attaquaient avec colère aux déchets de cette société. Les paradis aux belles découpes colorées des artistes pop ne préfigurent-t-il pas la fiction d'Aldous Huxley ? Et le désir féminin qui s'affiche parfois ici peut-il s'accorder au désir du Coca cola ?

L'exposition est passionnante en ce qu'elle dit de ce mouvement artistique quand la seule parole masculine était audible et nous découvrons pourtant nombre d'artistes femmes qui, telles quelles, s'engagèrent dans un discours sur la féminité.

En 1957, le peintre Motherwell refusa que Idelle Weber participât à ses cours au prétexte que, désirant enfants et mari, elle ne pourrait devenir artiste. Malheureusement absente de cette exposition, celle-ci devint pourtant, avec ses silhouettes sombres, son esthétique plate et sa représentation des codifications sociales dans le monde du travail, l'une des représentantes les plus originales de cette mouvance. Cependant les principales artistes du pop art sont ici présentes avec leur authentique virulence et le parcours, très diversifié, s'organise autour des thématiques issues des mass média, les comics, la science fiction, l’érotisme avec Evelyne Axell ou Dorothy Iannone, les héros de pacotille ou les servitudes quotidienne chez Martha Rosler. Quelques artistes, plus en marge du pop art comme Lourdes Castro, Louise Nevelson, Judy Chicago ou Niki de Saint-Phalle nous permettent de mieux comprendre l’ambiguïté d'un moment artistique où, par surcharge du décoratif, on célébra parfois ce que l'on dénonçait. Elles permettent aussi de faire le lien avec le courant du Nouveau Réalisme. Le point de vue féminin apporte ici sans nulle doute un engagement plus direct et permet de mieux comprendre l'aventure du pop art. Espérons que l'exposition permettra à certaines artistes d'accéder enfin au fameux moment de célébrité  promis par Andy Wahrol !




mardi 29 septembre 2020

« Géométries de l'invisible », Espace de l'Art Concret, Mouans-Sartoux

 

Jusqu'au 3 janvier 2021


                                                           Arthur Lambert, 2019


Quand la forme géométrique demeure la pierre angulaire d'une œuvre et qu'elle recourt à son expression la plus simple dans l'abstraction, l'Espace de l'Art Concret n'a de cesse de mettre en lumière toutes les expériences artistiques en relation avec cet idéal de pureté de la ligne et de la couleur. Et si ces dernières figurent l'ossature du visible, elles évoquent aussi leur corollaire, cette énigme de l'invisible. L'aventure est donc audacieuse quand il s'agit de mettre en forme ces « géométries de l'invisible » et pourtant la quarantaine d'artistes que l'exposition présente parviennent, par des détours parfois opposés et des approches souvent déroutantes, à apporter des solutions sensibles et colorées pour un tel défi. Il faut donc porter un regard sur l'autre versant des formes rationnelles, des cercles, des triangles et des carrés. Et dériver sur ces territoires marginaux, suspects à la rationalité et aux sciences, que sont l'ésotérisme et la spiritualité.

Le parcours débute sur l'ébauche d'une géométrie dans l'art préhistorique pour se poursuivre sur des géométries naturelles et le vortex. Dans ses œuvres, Teruhisa Suzuki s'intéresse à l'écoulement tourbillonnaire et à la dynamique du vortex quand, sur un autre registre, Mario Merz, dans un igloo d'éclats de verre, associe un arbre à la représentation de l'habitat et du cosmos. Mais la présence de l'invisible est aussi cette réalité qui se rattache à des territoires inconnus, ceux de l'énergétique, des ondes, des fréquences ou du magnétisme et, leur donner forme nécessite une autre expérience de la perception. Celle-ci engage un rapport nouveau au sensible que certains artistes découvrent à travers l'ésotérisme et notamment les symboles et signes de l'alchimie, de la Kabbale ou de la franc-maçonnerie. Aux œuvres lumineuses d'Arthur Lambert, dans une élévation transcendantale vers le sacré, répondent les mandalas d'Anika Mi comme unité cosmique de l'intérieur et de l'extérieur soutenus par une vidéo avec une partition musicale de Michel Rodolfi. L'aventure est surprenante et labyrinthique tant les propositions sont variées et parfois vertigineuses. La science pure côtoie l'imaginaire ; le vide d'Yves Klein se heurte à la dynamique visuelle de Vasarely tandis que les sphères du sculpteur-forgeron Vladimir Skoda nous renvoient toute l'énergie du cosmos. Il faut se laisser tenter par ce cheminement visuel vers l'invisible qui se transforme en un voyage initiatique entre art et magie.


lundi 21 septembre 2020

« L'odeur est la principale préoccupation du chien »

 

                                       Gérald Panighi
 

Gérald Panighi et Laurie Jacquetty,   Galerie Eva Vautier, Nice. Jusqu'au 30 octobre.


Il faudrait parfois considérer le monde comme l'expérimenterait un vieux chien errant, reniflant au sol les remugles d'une vie chaotique, flairant et déterrant au gré du hasard des fragments d'inutilité. Il faudrait être ce chien sculpté par Giacometti qu'on imaginerait fouiller dans les poubelles pour en extraire des déchets d’humanité. Chienne de vie, pourrait-on dire quand deux artistes nous renvoient des mots et des images sans concession sur les attentes et le vide du quotidien. Une vie ordinaire que Laurie Jacquetty perçoit à travers le journal d'un chien dans les pas de ses maîtres, dans le fil de la banalité des événements et par le regard décalé de l'animal. Mais ce que le chien déterre c'est aussi un journal sale avec la violence du fait divers, les odeurs fétides d'un théâtre de l'absurde et de la cruauté. Aux pages de ce journal, avec ses paroles tour à tour naïves, drôles et cassantes, ses dessins tremblés mais justes et légers, répondent quelques sculptures. Celles-ci, dans des réminiscences d'art brut, sont des abris de fortune, des épaves du quotidien faits d'écorces, de rebut et de matériaux éphémères. L’œuvre est sans concession et pourtant elle semble vouloir se mettre en retrait de ce qu'elle désigne. Elle interpelle subtilement par cet exil poétique, par cette observation distanciée qui neutralise la portée de tout discours. Et quelle force surgit alors de ce dispositif quand la sensibilité de l'artiste se mesure à l'absurde !

L'univers de Gérald Panighi est aussi celui du fait divers qui se cogne à la banalité des jours. A regarder ses dessins, le temps ne serait que plis, rides et salissures. Épinglés au mur, les papiers défraîchis témoignent de ces marques, taches de doigts ou d'essence de lin. Ils portent les stigmates du quotidien toujours sur un mode impersonnel. Tout est anodin, accidentel, et les images entrent en collision avec les mots. L’illustration issue de décalques et de transferts renvoie à l'anonymat, à des découpes de héros fatigués, d'insectes ou de plantes. Mais en creux, ces images crient un vide d'humanité. Elles résonnent avec des aphorismes en porte-à-faux avec leur illustration et s'inscrivent dans une typographie qui rappelle la police neutre et vieillie des anciennes machines à écrire. Les phrases surgissent telles des flashs de pensée ou des éclairs de solitude quand elles se heurtent à l’espace de la feuille de papier et ses larges zones de vide. Un dessin de Gérald Panighi ne s'oublie pas. Dépourvu d’anecdote, il relate dans un humour sombre l'instant de cette poursuite d'un sens introuvable, d'un au-delà des mots et des images. Mais l'odeur n'est-elle pas la principale préoccupation du chien ?


                                                   Laurie Jacquetty


vendredi 18 septembre 2020

Pentti Sammallahti, « Miniatures »

 



Musée de la photographie, Nice

Jusqu'au 24 janvier 2021


Souvent de dimensions imposantes et d'un aspect résolument spectaculaire, la photographie contemporaine tend à établir une confrontation avec le monde : elle s'impose, elle joue de ses techniques et trucages et, « il faut en mettre plein la vue ». Né en 1950, le photographe finlandais, Pentti Sammallahti renoue au contraire avec l'humilité première de la photographie, celle de saisir un fragment de réalité pour en extraire une essence spirituelle. Il ne s'agit plus d'un regard boulimique sur le monde ou d'un regard fugitif quand la pensée s'en absente et que l'image reste en suspens sur la rétine avant qu'elle ne s'éteigne.

 Penttti Sammallahti saisit des parcelles du monde comme autant de fragments de l'invisible et les quelque deux cent photographies de l'exposition racontent cet instant de l'indicible quand l'imaginaire s 'empare de pans entiers de la nature. Issue d'innombrables voyages, chaque image diffuse la révélation d'un miracle avec seulement les traces d' une présence humaine, d'un animal ou d'un arbre. Et il y a le ciel, la terre, comme une page vide à l’affût d'un récit ou d'un conte. Et cette buée qui s'y dépose pour troubler notre regard ou cette atmosphère minérale dans laquelle s'impose la qualité du silence. Tout l'art du photographe repose sur la modestie, la lenteur et le cliché devient cet instant de méditation qui s'ouvre sur une révélation.

 Pentti Sammallahti est un artisan. Ses « miniatures » - rappels des techniques médiévales- forcent notre regard à sonder chaque détail pour lui donner sens. Un oiseau à peine plus gros qu'une tête d'épingle pense déjà son envol. Le noir et le blanc suffisent à une écriture légère qu'aucun bruit ne doit écorcher. La splendeur des panoramiques, le tremblement ou l'épaisseur de la lumière, témoignent d'une présence diffuse que la qualité du tirage révèle. Le photographe sait tout faire. Il utilise les subtilités de l'argentique, il développe et compose chaque image dans de somptueux jeux de contraste. Dans ses cadrages, l'univers n'impose d'autre hiérarchie que par la mise à distance de ces présences en attente de l'événement qu'on voudra bien leur accorder. Hommes ou chiens, leurs ombres étincellent les pages de ce récit en sommeil. Dire la beauté du monde. Raconter le pays des merveilles. Montrer qu'il est là, devant nous.



dimanche 6 septembre 2020

Magali Daniaux § Cédric Pigot « Hello Humans ! »

 Le Narcissio, Nice
Jusqu'au 10 octobre 2020




Si le duo d'artistes, Magali Daniaux§ Cédric Pigot, nous accueille sur le ton familier d'un « Hello Humans !», ce ne sont pas tant leurs voix qui nous interpellent que leur œuvre à travers laquelle se disent les incertitudes du monde et se diffusent l'infini des hypothèses. Cette œuvre constituée de vidéos, de collages photographiques, d'installations sonores et d'un « Giacophone » - reconstruction d'une sculpture détruite de Giacometti imbriquée à un téléphone qui nous relie au pôle nord – se nourrit de nos débris de perception et de notre conscience lacunaire. Hybride, elle illustre un espace fluctuant quand l'univers se cogne aux représentations qu'on s'autorise et à la somme des conventions mentales qui lui sont soumises. L'imaginaire lui-même ne serait-il donc que cette prison de verre quand, dans le flux de la pensée, les images s’éteignent aussi vite que les mots s'épuisent ?

Les artistes mettent en scène ces interstices où se trament des hypothèses au détour des théories de l'information, de l'intelligence artificielle et pour lesquelles la communication devient le vecteur d'un lien entre nous-mêmes et le monde, et le monde avec un infra ou anti-monde. La fiction devient alors cette réalité qui vacille et se reformule. L'arbitraire du temps et de l'espace, la certitude du visible, la confiance en nos sens, tout se déchire pour de multiples potentialités auxquelles l'art propose des formes mouvantes, toujours en gestation, cristallisées entre des prélèvements de matière et l'impalpable des rêves et des fantasmes. Des poulpes de céramique parlent la mer, la biologie, l'organe incertain d'un corps ou d'une nébuleuse. L'art et la science s'accouplent dans une orgie joyeuse et crépusculaire. Les paysages de glace bruissent d'un feu qui ensemence les étoiles. La poésie irrigue cet infini que l'exposition architecture de façon sensible comme pour déjouer les illusions de nos sens. L'autre et l'autrement traversent les corps, ils en sont la figure éphémère et la pulsation. La vie ne serait que vestige et vertige de l'éternité. Terre, mer et ciel se fondent en nous à travers cette œuvre pour une expérience dans l'écho de ce qu'écrivait Antonin Artaud dans l'Ombilic des Limbes : « Je ne sens la vie qu'avec un retard qui me la rend désespérément virtuelle ».

jeudi 27 août 2020

Ursula Biemann « Savoirs indigènes – Fictions cosmologiques »

 



MAMAC, Nice

Du 28 août au 17 janvier 2021


La nature comme devenir



Comme simple décor d'une mise en scène de l'humanité, la nature n'a cessé d' irriguer le champ artistique, en particulier la peinture, à moins qu'elle ne fût représentée dans la domestication d'un paysage. Et même le réalisme de Courbet ne se départait alors pas de l'idéalisation romantique des sources et des forêts. Désormais les artistes contemporains s'impliquent dans les racines mêmes de cette nature-mère à travers un cheminement scientifique et une revendication écologique. L'artiste suisse, Ursula Biemann, née en 1955, n'a cessé d'explorer les relations qui nous lient à elle mais, au-delà d'une simple accusation ou d'une perspective catastrophique, elle trace les contours de ces liens à partir d'installations où dominent les vidéos, les documents, les sons où le simple reportage laisse place à une trame subtile dans laquelle passé, présent et futur agissent de conserve. Réel et fiction se nouent alors dans une même aspiration à dire le monde, ce récit où les hommes, l'eau et la terre interagissent dans une histoire aussi intime que conflictuelle. De ses voyages, elle laisse la parole aux indigènes de la forêt équatoriale qui parvinrent à établir une jurisprudence pour retrouver leurs droits ancestraux face à la déforestation, à l'exploitation pétrolière et à l'agriculture intensive. Elle superpose les images des mines de sable bitumeux dans le Nord du Canada avec celles de la construction d'une digue de boue au Bangladesh quand la population doit se battre pour sa survie face au dérèglement climatique : c'est ce parallèle des causes qui s’enchaînent dans un « effet papillon » où les conséquences se propagent de part et d'autre de la planète. Pourtant l'avenir n'est pas pour autant condamné, encore faut-il y imposer un engagement et cette fiction qu'il porte en lui. Dans « Subatlantic », Ursula Biemann met en écho des images des Îles Shetland, d'une baie du Groenland et d'une petite île des Caraïbes avec la voix-off d'un scientifique imaginaire et voici que le documentaire sur l'anthropocène s’imprègne de science-fiction et se nourrit de la possibilité de nouvelles espèces... Plus que d'aligner les minutes d'un procès, l'artiste s'engage dans un processus de « droit à la nature » à travers lequel se recompose l'ensemble des défis sociétaux. L’œuvre est ancrée dans l'actualité mais a le mérite de permettre à l'imaginaire de s'ouvrir vers d'autres possibles.

samedi 22 août 2020

Armand Avril et les Bozo

 


Centre d'Art La Falaise, Cotignac (Var)    

Jusqu'au 25 avril 2020


Peut-on être artiste quand dès l'enfance l'on s'initia à la peinture grâce à son père mais qu'on n'a pas pour autant suivi une formation dans une école d'art ? Âgé de 95 ans, Armand Avril n' a cessé de se nourrir d'une profonde culture artistique et, comme nombre d'autodidactes, il répugne à entrer dans un système et à s'enfermer dans des codes. Être libre est un acte authentique de rébellion. Alors est-il difficile de classer un tel artiste qui s'inspira à ses débuts de Gaston Chaissac et de Louis Pons, de l'art brut mais aussi des arts premiers quand ses nombreux voyages l’entraînèrent notamment sur les traces des ethnies africaines, en particulier celles des Bozo du Mali dont il devint un fervent collectionneur de masques et autres marionnettes. Armand Avril expose aujourd'hui dans son village d'adoption, 12 ans après avoir présenté ses œuvres au Musée des Beaux-Arts de Lyon, sa ville natale, et après une longue carrière artistique dans de nombreuses galeries en France et à l'étranger. C'est donc ici sa relation avec les arts primitifs du Mali que l'artiste met en scène avec ses propres assemblages et de nombreux objets Bozo issus de sa collection. L'austérité des matériaux, la simplicité de la couleur, la puissance expressive se répondent d'un univers à l'autre et sans s'astreindre à un simple dialogue avec l'art populaire africain, Armand Avril diffuse son souffle dans une totale liberté. Son œuvre privilégie les montages insolites avec les matériaux de récupération sans jamais vouloir les sublimer : La réalité se suffit à elle-même aussi faut-il s'affranchir également des conventions artistiques. Des collages, des objets de rebut, des clous ou des matières non identifiables pour des sortes de bas-reliefs dans un art qui répugne au sacré. Derrière cette œuvre brute, on devine une colère authentique, un humour ravageur, la revendication d'une parole ouverte au monde, avec un mépris souverain vis à vis des élites et des croyances. Fils d'un ouvrier passionné d'art et engagé qui mourut en déportation, Armand Avril reste cet artiste indomptable dont les œuvres parlent du monde, et ici de l'Afrique, dans une grande humanité et dans des formes inédites.

vendredi 7 août 2020

Henri Cueco, « Jeune peintre »

 

Musée d'Art Moderne et Contemporain, Les Sables d'Olonne   Jusqu'au 21 septembre 2020

D'ordinaire lorsqu'une exposition retrace le parcours d'un artiste, elle s'attache, au-delà d'une simple chronologie, à extraire et à organiser les séquences d'une œuvre qui progresse par découvertes successives jusqu'à son illusoire accomplissement. Pourtant l'œuvre d'Henri Cueco ne peut s'insérer dans ce cadre tant elle déjoue les différents moments qui construisent une œuvre : les retours en arrière se confrontent aux avancées, les thèmes choisis - natures mortes, images de la nature ou figures humaines - se bousculent par la seule cohérence des passions du peintre. Henri Cueco peint la peinture. Avec des couleurs et des lignes certes, mais aussi avec son histoire, avec des mots, des citations, avec sa vie personnelle de fils de peintre, de militant politique, d'écrivain ou d'animateur à France Culture.

Disparu en 2017, Henri Cueco fut tout cela et l'exposition du Musée des Sables d'Olonne relate cette aventure d'un « jeune peintre » entre les années 50 et les années 70 quand il expérimenta des formes nouvelles tout en explorant les voies plus académiques de l'abstraction d'alors ou de la nature morte. Des recherches contradictoires et foisonnantes qui permirent à l'artiste de construire une grammaire très personnelle dans une « figuration narrative » dont il sera l'un des principaux protagonistes avec Erro, Adami ou Arroyo. L’œuvre de Cueco est ainsi faite de séries successives, d'agglomérations d'images qui se chevauchent ou se contaminent mutuellement autour d'un thème pour un récit toujours indéfini mais portant en lui toutes les contradictions qui en soulignent un rythme et une dramaturgie. Les indices s'assemblent dans un puzzle avec des figures animales, des silhouettes qui évoluent dans un cadre anonyme. Le sens reste en suspens ; la psychologie ou le sujet sont absents. La vérité du modèle ou de l'image, la finalité de la représentation, le cliché ou l'épreuve de la réalité, tout se dissout face au désordre du monde. Henri Cueco nous renvoie son reflet fragmenté, ses cicatrices d'où surgissent des jets de rêves et de lumière. L'engagement politique rejoint alors les plaies du monde et le soleil de l'utopie. Il y a de l'eau, des herbes, des fleurs naïves et des chiens. De la douceur qui pourrait mordre. L'art se blottit ici dans cette hésitation qui l'absorbe.