lundi 5 juin 2017

Anne Favret § Partrick Manez / Jordan Pallagès "Des nouvelles de nos contrées obscures"

     


                                  Généralement l'art  suscite de nombreux commentaires et pourtant, si l'on aborde la photographie, le texte se raréfie comme si celle-ci allait de soi et qu'un texte en serait une forme de  redondance. Au mieux, l'écrit ne se justifierait ici que comme l' illustration d'une illustration qui réduirait ainsi la photographie à un métalangage. Comme si celle-ci intervenait de facto, après l'histoire, et qu'elle en figurait même l'essoufflement. Ne trouve-t-elle pas d’ailleurs son origine dans un contexte particulier, la révolution industrielle ? Aussi, contrairement aux anciennes catégories artistiques telles que la peinture ou l'architecture, elle ne dispose guère d'une justification anthropologique qui la ramènerait aux tréfonds de l'humanité ; elle n'a pas l'autorité du geste de la main : elle fait écran au corps et ce n'est pas là son moindre paradoxe quand on sait sa fascination pour l’image du corps.
                         Ce mutisme est en lui-même le symptôme de cette distance que la photographie s'impose à l'égard d'un monde qu'elle prétend refléter mécaniquement, fidèlement, dans l'illusion que la machine se substituerait objectivement aux errances subjectives des hommes, aux langages comme aux autres modes d'expression. Une illusion, bien sûr, qui force le photographe à sortir de ce contexte représentatif pour désigner ce qu'elle est : un espace qui se joue entre le réel et l'utopie.

                          C'est ce champ qu'explore le couple Favret-Manez dans l'exposition « Des nouvelles de nos contrées obscures » où un dialogue s'instaure avec Jordan Pallagès dan son versant sculptural et poétique. Une rencontre qui permet à la photographie de s'extraire de son cadre, de devenir l'élément spatial d'un intérieur et de déjouer cette contradiction d'être "photographie de paysage"  qui s'expose dans l'espace clos d'une villa abandonnée. La photographie n'en est que plus suspecte et, d'ailleurs, le photographe ne « vole »-t-il pas l'image ? Et dans certaines cultures ne va-t-on pas jusqu'à croire qu'elle irait jusqu'à voler les corps qu'elle saisit ? D'où le trouble et le malaise qu'elle suscite avec un soupçon d'immoralité.

                       Ici les photographies présentées proviennent d'une résidence en Islande et déclinent les contours géographiques, architecturaux et sociaux du paysage. Celui-ci relève ici davantage d'une topographie que d'une topologie : le lieu devient cet espace contradictoire qui inscrit l'opposition nature/culture, banalité/beauté. La réalité se confronte alors à une attente qui prendrait ici, autre paradoxe, les contours de l'utopie. L'image tend au vide, elle devient un hors-lieu obscur. Et ces « contrées obscures » ne préfigurent-elles pas une « obscénité », c'est à dire, étymologiquement, ce qui est sinistre, de mauvaise augure ? Mais aussi, plus largement, ce qui sort de la scène, du récit, ce qui s'expose jusqu'à la saturation du blanc qui menace couleurs et figures ? Favret -Manez saisit l'instant de ce trouble de l’apparition et de la disparition, de cet intervalle entre la vacuité d'un réel et la possibilité d'une fiction. En quelque sorte, une "platitude" dans le sens que lui attribuait Roland Barthes dans "La chambre claire": "Il faut donc me rendre à cette loi: je ne puis approfondir, percer la photographie. Je ne puis que la balayer du regard, comme une surface étale. La photographie est plate, dans tous les sens du mot, voilà ce qu'il me faut admettre. C'est bien à tort qu'en raison de son origine technique, on l'associe à l'idée d'un passage obscur (camera obscura). C'est camera lucida qu'il faudrait dire (...) car, du point de vue du regard, "l'essence de l'image est d'être toute dehors, sans intimité, (...) sans signification, mais appelant la profondeur de tout sens possible."
                              Ainsi ces "contrées obscures" s’ouvriraient-elles à cette froide objectivité (objectivisation) du dispositif photographique qui mènerait à ce point de vue "lucide"qui porte l'idée de "lumière" et donc de dévoilement. Favret-Manez exacerbe cette lucidité jusqu'à l'impossible extinction de l'image.





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