dimanche 31 mai 2015

Anne Sophie Viallon-Segura , "Embrassez qui vous voudrez..."

Exposition chez Valérie Arboireau dans le cadre des "visiteurs du soir/ Botox(s)



« Je suis né dans un village
Près du ciel plein d'oiseaux,
Je suis l'enfant le plus sage
De Padie-les-Eaux.
Papa pique et maman coud,
Papa pique et maman coud, »

C’est le début d’une chanson de Trénet au fil d’une vie qui se déroule quand d’aucuns y verront, à la suite de Lacan  , cette triangulation d’un père symbolique, d’une mère imaginaire et de l’enfant. Triangulation jusque dans la forme puisqu'elle a  irrigué la peinture religieuse avec ses multiples vierges à l’enfant.
A la frontalité du corps, à l’axe symbolique auquel répond le jeu de refoulements des métaphores qui font le délice de tant d’artistes, Anne Sophie Viallon-Segura oppose l’axe syntagmatique, celui de la production de la parole, de la métonymie  et de la combinatoire de ses éléments.

La figure féminine est au centre de son univers. Mais elle est aussi une figure de l’absence quand elle se donne en syntaxe, en chaîne discursive sans que pour autant la narration se formule. La figure ici s’émiette en séquences ou bien s’appuie sur de mystérieuses prothèses objectales qui, nous le verrons, déchirent la trame de ce que l’artiste nous donne à voir.

Certes cet univers se définit par le féminin au travers des signes qu’elle tisse : tissus, robes, seins, rouge menstruel… mais cette « visibilité » est mise en péril par un récit qui reste en suspens et qu’il faut lire comme le vrai signifiant de cette œuvre: Il serait aussi abusif de réduire le travail d’Anne Sophie Viallon-Segura à un regard sur la féminité que d’enfermer Picasso dans le masculin au prétexte que celui-ci aurait abondé en représentations de  faunes ou de taureaux… Une fois le rideau arraché, c’est autre chose qui apparaît : le mode de production d’un récit, les constituants de sa genèse, sa matérialité et ses manques.

Le fil rouge qui, tour à tour, incise le papier ou complète les contours du dessin, marque ce continu d’une chaîne discursive qui se construit contre la métaphore dans laquelle s’égarent nombre d’artistes. Inutile ici de chercher la clé, d’isoler tel ou tel élément quand tout renvoie à l’ensemble, à une chronologie, à un sens qu’il appartiendra au « regardeur » de construire là où l’artiste crée des brèches, des creux, des vides dans lesquels les figures résonnent avec d’autant plus d’intensité. C’est un fil d’Ariane qui nous conduit dans le labyrinthe de la création. Mais un fil brisé. Et le signifié féminin si présent nous égare tel un leurre si nous ne voyons que lui.

 Le dessin, dans sa finesse, sa fragilité, est blessé par ce fil sanglant qui l’irrigue aussi bien qu’il l’ampute. Il s’éclot sur  un fond vide où, parfois, des taches de feutre aux teintes improbables jettent leur lumière comme autant d’éclairs de réminiscences ou de trous de mémoire dans la trame d’une même phrase. Dans cette narration troublée, cette syntaxe hachée, il y a comme un rappel de la technique du  cut-up chez William Burroughs, avec ce rythme si particulier, cette violence sourde d’une narration qu’il faut saccager et de la lumière polluée d’un récit qu’il faut pourtant arracher à la nuit.

Le trait du dessin résulte d’avantage de l’aiguille que du crayon quand le fil trace ses points de suture comme pour souligner des séquences cicatricielles, des signes de ponctuation pour un récit absent, réduit au souffle qui en condense toute l’existence. La cicatrice fermée n’est pas le signe d’une souffrance mais, au contraire, la clôture de tout trauma, la liberté pour le jeu, l’imaginaire et l’expérience jubilatoire.

Voici donc une œuvre qui ne raconte pas mais qui exhibe les contours de la mémoire, qui s’équilibre sur le fil du temps où l’artiste se déplace en funambule. L’œuvre d’art doit ici préserver sa part de mystère comme un jeu, un rébus que nous devons savoir résoudre : Il nous revient de trouver l’issue du labyrinthe.




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